À l’âge du père

Si elle ne parle pas la langue de son père, comme elle a tenu à le dire et le répéter, dans la rage ou la désolation (Je ne parle pas la langue de mon père, Julliard, 2003), Leïla Sebbar n’a jamais cessé de parler de son père, qui, pour elle née d’une mère chrétienne et d’un père musulman, est toute l’Algérie, ce pays natal (elle est née à Aflou, sur les Hauts Plateaux) qui lui a échappé mais qu’elle n’a cessé de rattraper au fil d’une œuvre monumentale aux titres innombrables, rassemblant romans, récits, nouvelles, chroniques et essais. Père omniprésent qu’elle célèbre par l’écriture, écrivant pour le parcourir – comme aimait à dire Henri Michaux – et tressant l’aveu qui est au centre de sa frustration en forme de récrimination : « J’écris mon père dans la langue de ma mère ». Et voici l’œuvre ultime, testamentaire, ce règlement de comptes amoureux intitulé le plus simplement du monde Lettre à mon père.


Leïla Sebbar, Lettre à mon père. Bleu autour, 192 p., 16 €


Le métissage est à la base du discours qui recompose une généalogie. En évoquant d’illustres précédents, telle cette Isabelle Eberhardt dont la figure héroïque n’a cessé de fasciner celle qui aura su célébrer sa tragique gloire dans Isabelle l’Algérien (Al Manar-Alain Gorius, 2005) et dans cet ultime opus : Leïla Sebbar & Isabelle Eberhardt (Bleu autour, 2021) ; telle aussi cette Aurélie Picard épousant « le chef de la puissante confrérie algérienne Tidjani ». Ainsi de sa mère, Renée Bordas, que les autres, en Algérie, appelleront « la Roumia » (en arabe, « celle qui est de Rome », donc catholique), une chrétienne née en Dordogne, épousant un musulman d’Algérie, arabe par son père, turc par sa mère, ce que l’on appelle un Coulougli. Et bien d’autres métissages qui auraient pu être le creuset de la nouvelle Algérie qui ne put être.

Si la fille aînée, Leïla, choisit à vingt ans de poursuivre ses études à Aix, un an avant l’indépendance, ses parents prendront le chemin de l’exil en 1971, après ce terrible épisode qui voit Danièle, leur dernière fille, restée près d’eux à Alger, arrêtée pour activisme étudiant, recluse et torturée par cette Algérie de Ben Bella et de Boumediene, que le père, désormais, honnira, incapable de pardonner un tel forfait, d’autant qu’il connut lui-même, en 1957, la prison d’Orléansville et la dure répression de l’armée française pour avoir fourni des médicaments à la rébellion, qu’il ne rejoignit jamais.

Car cet homme, il faut le dire, a représenté au plus haut niveau, en tant qu’instituteur, et aux côtés de son épouse institutrice exemplaire, ce que l’on a appelé un « hussard de la République ». Un homme pétri de culture humaniste, pénétré des idéaux nés de la révolution française et de ses multiples lectures dont il laissa témoignage dans cette liste de lectures que Leïla a retrouvée et reproduite. Et sa fille a prolongé son message, sa présence. L’apostrophe maintes fois répétée, « Père, cher père », rythme les appels et les rappels de ce long dialogue, qui n’est d’ailleurs, forcément, que le monologue de l’autrice qui suscite les réponses de son père, et déroule dans une encre magnifique deux voix et une parole contrastée sortant d’une même bouche.

Lettre à mon père, de Leïla Sebbar : à l’âge du père

Leïla Sebbar © Leïla Sebbar/Bleu autour

Et d’abord, pourquoi lui avoir donné ce prénom arabe, Leïla, alors que les trois autres enfants ont des prénoms bien français et chrétiens ? La réponse ne fait aucun doute : parce que ce prénom est beau. Le plus beau, peut-être, de cette onomastique ; il signifie « nuit » et fait forcément penser aux Mille et Une Nuits, le titre arabe étant Alif leïla wa leïla, littéralement « mille nuits et une nuit ». Comment s’étonner que ce prénom, par la volonté du père, ait fait de sa fille une conteuse, dont l’un des tout premiers titres a justement été Shérazade, 17 ans, brune, frisée, les yeux verts (Stock, 1982 ; Bleu autour, 2010) ? Mais s’appeler Leïla, ce si beau prénom, n’a pas toujours été un cadeau pour cette « Française avec un prénom arabe… parmi les filles inquisitrices et médisantes, des deux côtés » ! Racisme, stigmatisation, rejet, on connaît la chanson.

Mais son père ne lui a pas tout dit, il ne lui a même rien dit de son pays, de sa langue, de ses traditions, car, en épousant Renée, Mohamed a tout effacé, aux oreilles de sa fille qui lui en fait reproche : « Père, cher père, tu ne m’as pas donné les mots qui font vivre le ciel, la terre et l’eau et le soleil de ton pays. » Et le père de répondre, d’outre-tombe, car c’est toujours sa fille qui met ses mots sur ses lèvres : « J’aurais voulu raconter mon pays, l’Algérie, en arabe, il serait votre pays… Je ne l’ai pas fait. » Cet aveu d’impuissance traduit cette douloureuse incommunicabilité entre le père et sa fille : « – Pourquoi tu n’as rien dit ? – Je ne sais pas. »

Mais cette Lettre à mon père (et non Lettre au père comme chez Kafka) n’est évidemment pas un règlement de comptes, malgré ce jeu permanent de questions-réponses auquel elle contraint son père post mortem, l’autrice s’efforçant d’exprimer son « besoin de comprendre, de dire, d’écrire les blancs du silence à perpétuité, d’imposer des mots à ce mutisme ». Alors qu’elle s’achemine vers l’âge de son père et sa propre vieillesse, tous ces regrets, tous ces manques, cette incapacité à comprendre l’attitude de son père qui a toujours ajourné, semble-t-il, les explications, comment les compenser ou les pallier ? Comment expliquer son mutisme, ce silence sur ses origines et sa personnalité d’autrefois quand il était un musulman convaincu, un érudit ès lettres coraniques, un Algérien qui partageait les espoirs à la mesure des humiliations de la colonisation ? Et voilà qu’il a tout quitté, tout plaqué, dans la noire colère de celui qui s’est senti trahi par la révolution algérienne quand « les nouveaux despotes n’ont pas tardé à imposer leur loi ».

Sauf que ce couple mixte des parents fut un couple merveilleusement heureux, chacun ayant fait le grand pas vers l’autre, abolissant son propre héritage cultuel et rituel pour se fondre au creuset de l’amour et de l’harmonie. C’est cette image du bonheur que Leïla Sebbar retient tout au long de ce vibrant plaidoyer. En exaltant au passage la mixité des couples et en défendant le multiculturalisme et la diversité, ce qui est d’autant plus précieux en nos périodes d’exaltation identitaire. Ce qui ressort des lettres d’amour que le couple s’échangeait et où Leïla puise, malgré la réserve et la pudeur de son père s’exprimant de l’au-delà. Dans la grande enveloppe qui contient les lettres de prison du père, ce dernier écrit : « Aucun mot ne peut exprimer la force de l’amour que je voue à ma femme » ; à quoi répond cette confidence amoureuse de son épouse, tant éprouvée par l’incarcération de son mari, son bouleversant aveu : « L’heure crépusculaire, l’heure où je vais dans notre chambre sont difficiles. »

Et c’est à ce père aimant, tant admiré et aimé par sa fille, que celle-ci laisse le soin de conclure cette Lettre : « Ma fille, ma chère fille, là où je suis, je ne suis pas en exil, tu le sais. Je ne suis pas en exil, je suis heureux. Et regarde qui vient vers nous. Je reconnais de loin la robe que je préfère, aux iris verts et bleus. Ta mère. La femme que j’aime, ma femme. » Au terme de ce beau livre, qui couronne et éclaire toute l’œuvre foisonnante de l’épistolière, l’héritage et le message de Leïla Sebbar tiennent finalement dans la simple épitaphe de la tombe de sa mère : L’Occident avec l’Orient pour l’éternité.

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