Au milieu trash de la vie

Guillaume Dustan « est pédé, séropositif, drogué et il le fait savoir ». C’est ainsi que Judith Perrignon saluait la parution de Génie divin, en 2001. Vingt ans plus tard, la réédition de ce livre, mais aussi de Nicolas Pages (1999) et de LXiR ou Dédramatison la Vì cotidièn (2002), que Thomas Clerc a rassemblés et préfacés pour le deuxième tome des œuvres complètes de Guillaume Dustan (1965-2005), le montre : l’écriture autofictionnelle de Dustan continue à faire valoir une effervescence énonciative qui nous emporte, nous déborde, nous enjoint de lui faire place.


Guillaume Dustan, Œuvres II. Nicolas PagesGénie divin LXiR. Édition établie, préfacée et annotée par Thomas Clerc. P.O.L, 800 p., 29 €


L’autofiction, telle que la revendique Dustan dans Nicolas Pages, permet d’interroger en creux ce que la fiction, avec son lot d’histoires exemplaires, peut avoir – parfois, bien entendu – de normatif et d’autoritaire. Elle permet également de faire entendre une posture d’écrivain qui cherche à se frayer une voie étroite : se faire reconnaitre, tout en interrogeant par l’écriture l’usage social de la littérature, tout en résistant à sa possible institutionnalisation.

Dustan, en effet, prend le parti de raconter sa vie sans linéarité : par le milieu. Le milieu de la vie de Dustan est trash, corporel, effréné – socialement « toléré », certes, mais à condition de rester marginal, de rester dans un silence dont on n’imagine pas, à tort, que le récit puisse le sortir pour le plus grand bonheur de toutes et tous. Raconter sa vie entraîne, chez Dustan, une écriture plastique, attentive aux sensations – souvent l’auteur se cale sur le rythme de musiques  laissant les « BOUM BOUM », les « iiiiiiii » et les « yeah » prendre la direction de ses phrases. Mais cette écriture est plus collective et politique qu’il n’y parait d’abord.

Nicolas Pages, Génie divin, LXiR : Dustan au milieu trash de la vie

En termes de chakras (auxquels Dustan lui-même n’était pas étranger, si l’on en croit ses descriptions de montées d’exta), on dirait qu’il écrit depuis le « hara », le point corporel situé sous le nombril d’où se déploient la vie sexuelle et l’équilibre psychique. Alors se côtoient, entre humour, besoin compulsif de séduire, angoisses dues au sida et brutales dépressions, les narrations crues de scènes sexuelles plus ou moins sobres ou rocambolesques, les descriptions de courses au Monoprix et le souci de l’auteur de faire clairement reconnaitre l’intérêt collectif d’une histoire du sexe comme technique et d’une histoire des lieux et des musiques grâce auxquelles il est possible de s’affranchir des injonctions sociales à bien se tenir : ne pas être trop ouvertement pédé et surtout ne pas trop explorer les corps et la sexualité (que l’on soit pédé, lesbienne, bi, hétéro, cis, trans ou pas).

L’écriture du quotidien se met dès lors à digresser, à l’occasion de la mention d’un lieu, de morceaux de musique, de pratiques sexuelles, ou de vêtements plus ou moins fétichisés. Elle  se fait collage, encyclopédie, et tend à une forme de rassemblement et d’exposition de savoirs marginalisés mais bourgeonnants dont les formes d’expression sont hors institution, éphémères, plurielles, exubérantes. Elle laisse la place à des insertions d’articles, mordants, que l’auteur a d’abord écrits pour différentes revues (sur l’histoire de la musique-maison « house », sur l’histoire des virilités homosexuelles depuis les années 1970, des modes de transmission et de répression des pratiques SM, sur les liens – savoureux – entre littérature et sexualité, sur la notion de littérature gay, sur la nécessité d’enseigner le sexe à l’école…), à des brouillons de nouvelles de science-fiction collectives, à des notes de projets pour des films ou des performances collectives, à des listes d’achats d’accessoires pour des fêtes ou des séances photo. À des récits de rêves aussi, comme celui où Clinton prend la main de l’auteur, l’emmène dans un café et lui dit que dans l’amour ce qui compte c’est l’égalité.

Remarquables sont aussi les pages où Dustan raconte comment, de la lassitude qui lui venait à l’idée d’écrire un guide touristique du Paris gay, est né son projet, autrement plus motivant, d’une collection pour les éditions Balland intitulée « Le rayon gay » – projet dont il insère intégralement le texte préparatoire, enthousiasmant. Ainsi fait-il circuler le nom d’ami-e-s, activistes, militant-e-s, écrivaines et écrivains – en particulier Nicolas Pages, bien sûr – et fait-il émerger toute une bibliothèque.

Ainsi raconte-t-il la violence des polémiques qui entourèrent le fait d’avoir des relations sexuelles sans capote (entre séropositifs consentants), polémiques qui occasionnèrent ses conflits avec Act Up – et contribuèrent sans doute à son isolement ultérieur. Dustan, lu en 2021, apparait comme le mémorialiste d’une jeunesse, d’une langue, de référents culturels, de façons d’aimer et de baiser d’un monde réprouvé qui nous intéresse toutes et tous pour autant que la sexualité – les mots qui la disent ou l’effectuent, ses liens imaginaires et réels avec la honte et la maladie, son histoire et notre histoire individuelle avec elle – nous intéresse. Ailleurs, ce sont les pages du journal de sa grand-mère, tenu dans sa maison de retraite, qu’insère Dustan, et qui ont là toute leur place, tant elles témoignent, elles aussi, d’une envie de vivre comme réprimée.

Nicolas Pages, Génie divin, LXiR : Dustan au milieu trash de la vie

Guillaume Dustan © John Foley

Il arrive qu’on soit, dans cette profusion, un peu perdu, qu’on ne sache plus exactement où était racontée telle ou telle scène. Mais c’est que Dustan explore, réécrit, revient sur les mêmes motifs. Le troisième ouvrage du volume, LXiR ou Dédramatison la Vì cotidièn (dont la préface, due à Thomas Clerc, nous informe qu’il s’agit d’un reliquat de J’accuse la Loi, qu’il éditera bientôt chez P.O.L), peut également dérouter par sa forme un peu hétéroclite et souvent dysorthographique.

Cette forme sape délibérément l’immédiate lisibilité des interviews retranscrits. Mais, du même coup, à l’instar de certaines pratiques poétiques – on pense à la revue Poézi Prolétèr, créée en 1997 –, elle laisse advenir une écriture qui fait achopper le sens et dérailler la performance sachante que constitue la forme même de l’interview. Elle défait l’autorité symbolique de l’entretien, de l’écrit, du sens hiérarchiquement révélé et évite son émiettement en citations trop facilement reconductibles, trop vite récupérables, trop vite recyclables. Elle opère comme la perruque blonde qu’arborait souvent Dustan lors de ses apparitions médiatiques et milite pour que soit respectée la composante révolutionnaire du savoir gay et l’engagement minimal d’une énonciation singulière. Elle invite à ce que ces textes, désormais à nouveau accessibles, soient non seulement consultables, étudiables, connus, donnés à lire, mais également poétiquement et politiquement assumés et performés – afin que la bénédiction qu’ils contiennent puisse pleinement se réaliser.

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