Peter, les autres et le monde

Dans Peter und so weiter, qui vient de recevoir le Prix suisse de littérature, Alexandre Lecoultre nous fait déambuler avec un authentique naïf en quête de « la vraie vie ». Un roman qui se distingue par sa verve orale mêlant plusieurs parlers.


Alexandre Lecoultre, Peter und so weiter. L’Âge d’Homme, 128 p., 22 €


« Depuis un certain temps, on veut qu’il devienne quelqu’un, mais Peter il ne sait pas qui. Ils ont beau lui expliquer, il y a un chemin qui le sépare des habitants du dorf, un chemin aux herbes couchées par la pluie. » Peter habite le dorf de Z., près d’un see et d’un fluss. On découvre de prime abord autour de lui, qui se trouve au Café du Nord, différents personnages avec lesquels il va interagir – une part importante du roman. L’un d’eux l’interroge : « Bernhard lance souvent en rigolant tu commences quand la vraie vie ? Peter ne comprend pas de quoi il parle. Il ne savait pas qu’il y en avait une fausse. » Cette question, le héros du roman d’Alexandre Lecoultre va se la poser littéralement, partant à la recherche de cette « vraie vie » qu’il pense honnêtement pouvoir trouver pour la comprendre.

La découvrira-t-il auprès des Petits-bras, qu’il aide de temps à autre ? Sans doute pas : « Pour le coup de main de temps en temps et pour la compagnie, il peut faire ses courses gratis dans l’épicerie, mais il ne faut pas exagérer hein, juste le nécessaire. Et ça t’occupe aussi on lui a dit, comme ça tu ne passes pas tes journées à traîner dans le dorf la fleur sous le nez ou à regarder les trous dans les airs. »

Au cours de sa quête, Peter adoptera une attitude qui lui est apparemment coutumière, la marche et l’écoute de ce qui l’entoure. Ce n’est qu’au sein des murmures du monde, quand ce dernier frémit, que Peter l’habite pleinement. « Il reste juste dans le train à rêver en écoutant les conversations de ceux qui montent et qui descendent, il s’imagine avec eux et après il raconte ces histoires au Café du Nord. Peter il dit c’est un peu sa salle d’attente à lui tout seul dans laquelle entrent et sortent plein d’inconnus. Ça lui suffit. »

Peter, dans son innocence déambulative, interroge par son regard. C’est à une dérive que nous assistons. « Et ainsi passe la journée à regarder défiler les arbres et les nuages, les quais de gare, les voyageurs qui montent et ceux qui descendent. Une journée qui roule avec ses petites haltes pour respirer, une journée qui n’a pas de début ni de fin. »

Peter und so weiter, d'Alexandre Lecoultre : Peter, les autres et le monde

Dans cet univers se fait jour le bruissement des langues qui peuplent la Suisse et qui la constituent, plus particulièrement le schwytzertütsch (le suisse-alémanique). La musicalité orale de l’écriture porte un rythme, le langage se bigarre puis se confond. Derrière ces hésitations, devant cette difficulté à laquelle Peter est confronté pour nommer ce qu’il ne comprend pas d’un monde qu’il ne comprend pas, dans la quête du sens de la vie, les mots parfois s’emmêlent, butent et jouent. « Peter va s’asseoir au banc du châtaignier. Ses fleurs montent en chandelles blanches vers le ciel, sous les grandes feuilles c’est le jeu d’ombres sur les paupières. Peter sent le soleil caresser le visage puis l’ombre le rafraîchir, noch aufwärmen dann frischen, aufwärmen, rafraîchir, aufwärmen, erfrichen, auffchauffen, erfraîchir, réchauffen, rafrischen, réwärffer, erfraîchen, aufauffer, errachen, na ja, mmmh. Peter s’est endormi les paumes vertes de chlorophylle. » Au point qu’après un repas trop copieux, lorsque les mots ne parviennent plus à s’extraire, ils jaillissent avec le repas indigeste dans un vomissement. « Allongé sur le côté il voudrait dire au secours mais rien ne sort. Encore ces fichus mots bloqués dans l’estomac. Cette fois il faut vraiment les faire sortir, alors Peter se tâte un peu le ventre pour voir où ils sont et une fois qu’il lui semble avoir trouvé le nœud, paf, il porte un grand coup bien placé et tout sort dans une immense gerbe. »

La narration est entrecoupée d’intermèdes où apparaît une autre voix, qui incite à écouter, voir, sentir ce qui nous entoure, et par là même nous questionne sur la réalité. « Depuis les temps immémoriaux et pour l’éternité, un seul et même jour sans issue, indéniable, infernal semble se passer de main en main. Dans la nuit qui nous entoure, avance, avec pour unique flambeau cette voix tendue qui dit nos mains, nos pieds, notre sexe notre langue. Où aller ? »

Peter déambule toujours, et le lecteur avec lui. C’est le monde que nous entendons à travers ses oreilles, un monde qui bruisse autant que les langues mêlées et les mots vivants ; un monde du quotidien qui se signifie. « Le dorf s’offre à la solitude, à l’étrange et au rêve. Le grésillement d’un compteur électrique, un cliquetis au fond d’une cage d’escalier, la brise dans les arbres, un voyageur poussant une valise à roulettes, quelques cuisiniers qui discutent accroupis à l’arrière d’un restaurant en fumant une zigi sous leur chapeau blanc. […] C’est surtout le plaisir du corps qui s’enfonce au hasard, il ne sait pas tant pourquoi il choisit une fois à gauche, links, une fois à droite, rechts. Il va à droite, rechts, laisse le kino à gauche, links, passe les rames de la ligne de tram 4, 7 et 13, longe la papierfabrik, puis une fois en route les pieds donnent la mesure de la partition des rues. »

Peter und so weiter nous enchaîne ainsi dans une exploration sinueuse – toujours à recommencer, puisqu’il s’agit d’ouvrir des yeux curieux sur ce qui nous environne. Un nouveau regard naît dès qu’il se pose quelque part, avec Peter. « Et ainsi de suite », comme dit le titre.