Le temps d’un match

Toni a vingt ans ; le jour de son anniversaire, elle s’apprête à aller voir un match de football. Ce que raconte Toni tout court tient tout entier entre ces deux faits. Le premier roman de Shane Haddad, court et saisissant, plonge dans les pensées poignantes d’une jeune femme qui devient brutalement adulte.


Shane Haddad, Toni tout court. P.O.L, 160 p., 17 €


Le premier événement jette Toni dans une journée particulière : son anniversaire plane comme un voile flottant qui l’enveloppe et lui donne une teinte spécifique – on serait en droit d’en attendre quelque chose. Le second événement boucle cette journée, marque son aboutissement, pourrait même combler l’attente de ce quelque chose de spécial, d’intense et d’original, cette attente qu’on éprouve lorsqu’un jour qui nous fait changer d’âge marque symboliquement plus qu’un autre un saut dans le temps.

Ou bien la journée se termine sur un moment qui donne sens à ce jour d’anniversaire, ou bien ce moment pourrait boucler sans la bouleverser cette journée, s’y superposer sans heurt. Cet événement, quel est-il donc ? Ce soir, Toni se rendra au stade pour voir un match de foot. Son histoire tient en une phrase qui contient ensemble ces deux événements : « C’est son anniversaire et c’est jour de match ». Le reste tient dans la nature de ce « et », interstice entre le réveil et le coup d’envoi, en cette journée particulière.

Le récit s’apparente à un carnet de pensées brutes accumulées au fil des heures et du cheminement de Toni, consignées avec concision dans des phrases courtes répétées, déclinées, détournées. Ce n’est pas Toni qui se raconte directement mais une voix proche, presque intérieure, qui semble lui être intime et qui, d’un ton précis tout autant qu’extérieur, à la troisième personne, consigne ce jour spécial dans des descriptions fidèles, va même proclamer sa connivence avec le personnage : « Il vaut mieux porter sur soi le calcaire de la ville plutôt que le sel de la mer. Toni le sait mais Toni peut être têtue. Rien n’en sera dit ». Cette voix a quelque chose qui tient presque du scénario, donne les détails scénographiques des décors que traverse Toni en cette journée, de sa routine et de ses pensées bizarrement enrayées. Celles du présent sont envahies par des souvenirs, des sensations qui rappellent brutalement les visions d’une enfant spectatrice, aujourd’hui douloureusement touchée par son passé.

Toni tout court, de Shane Haddad : le temps d'un match

© D.R.

La voix de la narration alterne ainsi avec le « je » des pensées de Toni, explicitées lors de leur première incursion : « J’aimerais être à leur place, j’aimerais l’avoir lui, quel qu’il soit. Voilà ce que pense Toni. Lui, il serait bien, quel qu’il soit, parce que j’ai beaucoup d’amour à donner. Laissez-vous aller chers voisins, profitez de tout cet amour que vous pouvez suer. Est-ce que Toni pense cela, peut-être, mais elle n’en a pas conscience. Toni a beaucoup d’amour à donner ce matin, et ce qu’elle a entre la gorge et le cœur est toujours là ». Le jour de ses vingt ans, Toni traverse une déception amoureuse, symbole amer du passage à l’âge adulte. Désormais, il faut exister seule. Cela n’est jamais dit mais c’est bien ce que raconte ce joli récit initiatique, qui oscille entre un journal intime et une poésie scandée, martelée.

Toni est donc seule, mais hantée par des voix : celle de M., l’amant qui l’a repoussée, celles de sa mère, de son père, de son frère, celle d’une « amie du printemps » proche de son père, celle d’une voyante, celles d’inconnus, brouhaha dans le métro jusqu’au stade… Ces voix la traversent et rebondissent en de multiples échos à l’intérieur de Toni, qui est toujours seule, voire invisible dans la ville. On la bouscule, on ne l’entend pas. Elle est, en même temps qu’une adulte individuée, une présence anonyme parmi d’autres.

Le discours indirect libre conjugue les pensées de l’intime et les notations sur un état physique, à la fois dans Toni et hors d’elle. L’observation n’est pas que psychologique, mais physiologique : la première chose que ressent Toni en se levant, c’est cette boule coincée entre le cœur et la gorge, et non ce qui serait nommé comme de la tristesse. Sa journée est rythmée par la fatigue, les yeux aveuglés par la lumière, la faim, les haut-le-cœur, les spasmes, les blessures, les chocs. Poils, sang et cheveux dégoutent et obsèdent Toni, si écœurée qu’on se demande si elle n’est pas enceinte : « Je n’entends rien. Je ne regarderai pas mon ventre. Toni aimerait entendre les flux, les bulles, les gargouillis, les gaz, les percées, les balbutiements de son ventre. Sentir l’intestin et le foie et les reins travailler. Sentir ses os frotter les uns contre les autres, les os couiner. J’aimerais savoir si quelque chose grandit. À vingt ans peut-être que quelque chose grandit ». Le rapport de Toni à la nourriture traduit son mal-être de jeune adulte : elle mange des bonbons, des pommes d’amour, souffre de véritables fringales mais ne peut avaler un vrai repas et vomit plusieurs fois.

Il y a dans Toni tout court quelque chose de La faim de Knut Hamsun, roman précurseur du flux de conscience, dans lequel le héros affamé jette ses pensées malades au cours d’une journée comme une expérience limite. Mais ici, la déambulation ne doit pas son parcours au hasard. Au gré des étapes (l’université, un festival, le métro…), Toni vise ce match qui la fera vibrer, elle s’adresse même aux joueurs et compare leur état au sien : « Chers joueurs. Il y a trop de choses qui nous séparent. Je me dis quelle excitation sur le terrain. Chers joueurs il y a des gens pour vous soutenir. Qui vous croient, quelque part, en dehors de toute norme ». Là se trouve la jonction entre l’enfant et l’adulte, dans cet hommage poétique au football, passion commune qui permet de s’oublier soi et de se réunir, le temps d’un match.