Un cœur simple

Le roman de Laurence Vilaine prend des allures de légende pour transporter le lecteur dans un paysage de montagne d’un présent intemporel et évoquer le destin d’un cœur simple à la découverte de l’ardeur. Dans une existence âpre, habitée par l’isolement et l’habitude, d’autres vies font irruption qui viennent apporter leur désordre.


Laurence Vilaine, La Géante. Zulma, 192 p., 17,50 €


À l’ombre du sommet de la Géante, qui a donné au roman son titre, vit une femme. Elle n’a pas d’âge mais semble avoir tous les âges et n’a pas quitté la montagne depuis l’enfance – le nom de Noële lui a été donné par une tante qui l’a recueillie petite, avec son plus jeune frère. Pour elle, l’inconnu s’incarne dans un homme venu de la ville trouver refuge en ce lieu reculé, soustrait, semble-t-il, à toute modernité, et dans la silhouette d’une femme qui se profile dans le sillage du nouvel habitant – une femme à l’identité incertaine, dont la présence entêtante illumine bientôt le livre de Laurence Vilaine. Tous les deux, exerçant une fascination sur la femme de la montagne, agissent comme des agents perturbateurs dans le cours régulier de ses jours.

Laurence Vilaine, La Géante

C’est par touches, par indices, et au fil de tableaux successifs, que progresse comme à tâtons le roman, brouillant les pistes du temps, malmenant la chronologie des événements. Le lecteur chemine ainsi, entouré d’énigmes. Qui est cette « femme qui monte » des premières pages, baptisée « la caboche » par la narratrice ? Qui est ce Maxim découvert grâce à une lettre d’amour en provenance de Bukavu qui lui est destinée ? Qui est Rimbaud qui ne parle pas et ne vit que la nuit, et d’où lui vient ce nom ? Autant de questions, parmi bien d’autres, dont les réponses sont égrenées tout au long du livre, jusque dans les dernières pages. Le récit se déploie ainsi comme un puzzle complexe, dont chaque pièce à la fin trouve sa place, créant parfois la surprise.

Messagère discrète de lettres en provenance du Congo, d’Amsterdam, de Lille ou d’ailleurs, témoin silencieux de sentiments dont elle ignore tout, Noële voit sa vie jusqu’alors dédiée à la montagne, aux herbes et à leurs secrets, aimantée par des tourments nouveaux. Par leur exemple, les deux citadins, presque d’un autre monde, l’introduisent à l’amour – un amour traversé de souffrances mais vibrant ; ils l’initient à un battement, à une tension, qui émanent, non plus du rythme des saisons ou d’une nature souvent magique, mais d’êtres de chair et de sang. Leur lien et leurs déchirements lui font en même temps découvrir le pouvoir des mots dont Noële s’empare pour faire le récit de leur histoire, à laquelle la sienne se mêle. La langue simple, minutieusement attentive aux éléments omniprésents, épouse en même temps l’apprentissage de la sensualité fait par la narratrice qui découvre, sous sa blouse de nylon de tous les jours, le corps qu’elle a aussi et qu’elle avait oublié.

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