Un devenir sous le signe de l’inconnu

Dire et devenir est le livre testament de Maurice Dayan, disparu le 2 mai. Il y convoque son long et riche parcours de chercheur et psychanalyste pour nous amener au sein de l’expérience analytique et des devenirs singuliers qui s’y produisent. Ces devenirs singuliers sont l’effet de l’écoute d’un autre et de « l’autre-chose ». Des mises au point théoriques et un foisonnement de récits cliniques passionnants révèlent toute l’originalité de l’auteur et de concepts comme le « penser rêvant », la « colonisation », la reprise.


Maurice Dayan, Dire et devenir. Une exploration des effets de langage dans la temporalité de l’analyse. Ithaque [2014], 140 p., 24 €


Maurice Dayan était peut-être le dernier représentant d’une génération de psychanalystes dont la pensée a marqué la psychanalyse en France. Il a participé aux côtés de Jean Laplanche à l’implantation de l’enseignement autonome de la psychanalyse à l’université, ainsi qu’à des recherches autour de l’histoire et de la politique des théories psychanalytiques. Son formidable travail sur les relations entre inconscient et réalité dans Inconscient et réalité et Les relations au réel dans la psychose (PUF, 1985) est devenu la référence en la matière et a contribué à étayer les développements de son amie Piera Aulagnier dans le domaine de la psychose, grâce à des concepts aux sonorités poétiques comme le « principe d’irréalité ».

Ceux qui ont eu le privilège de suivre ses cours se souviendront qu’il proposait la lecture minutieuse, tout au long d’une année, d’un texte choisi de Freud, décortiqué à raison de deux ou trois paragraphes par semaine – parfois encore moins. Dayan arrivait armé du texte original en allemand et des trois ou quatre traductions en français existantes. À partir de la confrontation entre ces versions avec leurs différences, lapsus, omissions ou hésitations, à quoi s’ajoutait la traduction que lui-même proposait, des problématiques fondamentales liées au texte freudien se trouvaient mises en évidence. En d’autres termes, une méthode psychanalytique pour étudier la psychanalyse.

Outre l’impact produit d’emblée par sa vaste érudition, son aisance devant les concepts les plus inextricables et sa rigueur, qu’on pouvait sans doute attribuer à sa solide formation philosophique – mais lui-même rappelait que la psychanalyse « a sa propre rigueur » –, la pensée de Maurice Dayan était d’une grande originalité .

Son dernier livre, Dire et devenir, nous permet d’en prendre la mesure. Il reprend les fruits d’un long parcours, où l’admiration à l’égard du fondateur de la psychanalyse et de sa méthode ne le privait pas de l’exercice d’une critique et d’une reformulation rigoureuses des concepts freudiens, introduisant des perspectives radicalement nouvelles, à propos non seulement du rêve mais aussi de la démarche analytique elle-même.

D’où la densité de ce qui nous est livré dans ce court volume, illustré par des cas cliniques fascinants, où se révèle son sens de la clinique et de l’interprétation des rêves. Ce double mouvement entre théorie et pratique que chérissait notre auteur est l’expression d’une « vraie pensée analytique ». Il n’est possible ici que d’en donner un très bref aperçu.

Maurice Dayan, Dire et devenir. Une exploration des effets de langage dans la temporalité de l’analyse

Le psychanalyste Maurice Dayan © D. R.

Maurice Dayan nous présente la pratique analytique dans sa définition la plus épurée : « ce que fait le dire dans un devenir singulier ». Un devenir qui n’est pas le but mais la condition même d’existence de l’être parlant. Un dire qui est d’abord celui du symptôme quand il rencontre l’écoute de l’analyste, dans un enclos où le réel commun se trouve suspendu et qui rétroagit sur le diseur lui-même, créant lentement des changements.

Le rapport à cette écoute de l’autre et de l’autre chose, présente dans les deux partenaires, amène à un autre devenir qui se fait sous le signe de « l’inconnu » : terme par lequel l’auteur désigne l’inconscient et aussi le caractère imprévisible et inaccompli du processus analytique. La reconnaissance par l’analysant et par l’analyste d’un non-savoir quant au résultat d’une expérience où est d’emblée invoqué l’inconscient, lieu interne de l’insaisissable inconnu, est par ailleurs la condition même de ce processus analytique.

Si le silence de l’analyste est la règle qui assure la tension dans le temps de la séance, mais aussi le respect de l’irréductible altérité de l’analysant, un acte interprétatif peut le rompre quand se présente le moment de capture ou de la saisie opportune de la marque pulsionnelle inédite qui anime le parlant à son insu. Pour cela, le dire doit se constituer en acte de transfert, débordement des frontières entre diseur et auditeur, producteur d’éventuelles résonances.

Maurice Dayan ne considère pourtant pas l’interprétation comme une prérogative de l’analyste et attire l’attention sur le risque d’interprétations précipitées, qui peuvent déposséder l’analysant de son altérité et de sa capacité à se frayer des voies nouvelles. Ce positionnement apparaît déjà dans son livre antérieur, Le rêve nous pense-t-il ? (PUF, 2004 ; Ithaque, 2012), quand il écrit : « l’interprétation du narrateur du rêve précède celle de l’analyste, qui renonce à sa supposée prérogative et prend le parti du refoulé, soutenant le travail de pensée de l’analysant face au déplaisir ».

Dans les cas où l’analysant a dans son histoire personnelle subi le dessaisissement d’un espace propre de pensée, ce renoncement « narcissique » de la part de l’analyste devient particulièrement important. Et Dayan de mentionner le récit d’une jeune femme faisant part de l’intrusion précoce du père, qui s’autorisait de sa position pour instiller sa fantaisie désirante à l’enfant (en prenant, par exemple, des photos de la jeune fille ou de sa mère dans des mises en scène sexuellement avilissantes). Dayan propose la notion de « colonisation » (qui ne se confond pas avec la séduction) pour rendre compte de la difficulté ou même de l’impossibilité où se trouvait cette analysante à se constituer un désir autonome, un espace psychique intime, qui lui permît d’advenir à elle-même, au lieu d’être une sorte de colonie de la puissance paternelle, qui en disposait et s’en abstenait à son gré. Cette notion, qui permet à une détresse infantile inexprimable d’accéder à un devenir-dicible, est introduite de façon extrêmement pertinente dans la psychanalyse à partir d’un terme qui relève du politique, auquel Dayan était particulièrement sensible.

Sa transformation créative de certains termes philosophiques vient également enrichir et nuancer l’arsenal conceptuel psychanalytique. L’auteur part de la nouvelle traduction d’un terme du philosophe Søren Kierkegaard, la « reprise » (antérieurement traduit par « répétition ») pour distinguer la réitération dans l’expérience analytique de fragments déjà mis en histoire, recomposés à l’intention de l’analyste sur le plan du langage, de la répétition passive et contrainte, plus familière en psychanalyse. Sans le côté « spectaculaire » et consciemment délibéré, mais non plus complètement passif, la reprise peut rappeler celle, théâtrale, où l’on reprend intentionnellement une pièce classique dans une mise en scène inédite, réutilisant à peu près le texte original, pour en dégager autrement la portée dans l’ « ici et maintenant » analytique.

Dans un développement théorique à propos de « demeurer » et « changer », qui intéresse la philosophie et la psychanalyse, Dayan critique la conception qui fait dépendre le devenir du changement et en particulier la nécessité d’un « permanent » qui sous-tende ce dernier, comme chez Aristote et Kant, pour conclure qu’il ne peut exister d’autre sujet du changement que le devenir singulier lui-même : « on ne demeure le même qu’en allant vers l’autre qu’on est en train de devenir, on ne se fait autre qu’en emmenant dans ce devenir le même que l’on a été ». Le devenir en mouvement porte alors en lui toutes les identités que l’on a traversées. Aujourd’hui, les candidats à l’analyse ne cherchent que rarement à être complètement libérés de leurs symptômes, dans le sens d’un retour à un supposé état antérieur de santé, mais plutôt à changer, à devenir autres… tout en restant les mêmes. Pourtant, un « soi » immuable n’est qu’un leurre narcissique infantile, qui cherche la pérennité d’une ancienne image de lui-même.

La place que les rêves occupent dans les récits cliniques de Dire et devenir et qui marquent l’originalité de Maurice Dayan nous ramène inévitablement à son ouvrage précédent, Le rêve nous pense-t-il ? La réponse affirmative à cette question implique une inversion radicale de la pensée commune. Pour Dayan, « c’est le rêve qui pense le rêveur ». Le penser rêvant constitue un mode irréductible au penser de l’état de veille, y compris sous la forme de la fantaisie éveillée. Le rêveur n’est qu’un effet du penser rêvant, et non sa source, « effet-témoin de la formation complexe, et pour une grande part inconsciente, par quoi le rêve s’invente lui-même dans la matière esthétique, mnémonique et langagière offerte à ce penser ».

Ce revirement a évidemment des conséquences pour la pratique analytique. L’interprétation vivante d’un rêve est autre chose qu’une traduction de son contenu manifeste déformé par le travail et la censure du rêve. « Le rêve évoqué est une modification dans un devenir psychique et l’objet de l’interprétation qu’on vise par-delà sa forme manifeste est lui-même un moment de ce devenir, un moment voulu par la vie inconsciente du rêveur. »

À l’encontre de la « traduction freudienne » rationnelle (et plus proche de la trouvaille, également freudienne, de la célèbre figure de l’ombilic du rêve), un nouveau paradigme de la rencontre interprétative implique le « nœud vivant du rêve » qui affecte les dires de l’ex-rêveur à l’analyste. Et ainsi que nous l’affirme l’auteur, le rêve, comme tout processus analytique, présente des images révélatrices d’une vie qui n’a pas réellement eu lieu, où le je n’a pu ou n’a su s’engager, « des fragments épars de notre vie d’âme ignorée ».

Tous les articles du n° 110 d’En attendant Nadeau

;