Un Dada du XIIIe siècle

Où l’on pourra vérifier que l’éternité de la jeunesse se manifeste à travers le temps, dès les provocations infernalement drôles d’un trouvère du XIIIe siècle. Dans son fabliau Trubert, le révolté Douin de Lavesne se révèle un artiste surréaliste et dadaïste avant l’heure.


Douin de Lavesne, Trubert. Nouvelle traduction, présentation et notes de Bertrand Rouziès-Léonardi. Lurlure, 224 p., 19 €


Trubert, avec ses 2 984 vers, relève-t-il du fabliau – comme indiqué sur la couverture – ou bien du roman – à la manière du Perceval de Chrétien de Troyes ? On retrouve codes et langage du roman antique, relève Bertrand Rouziès-Léonardi dans sa présentation : « alternance de séquences purement narratives et de dialogues enlevés qui vont du registre familier au registre soutenu, élasticité temporelle, intensification de l’action, invraisemblances calculées, listes descriptives, personnages archétypiques qui couvrent tout le spectre social ou presque, géographie bipolaire (la forêt/le château), etc. ».

Peu importe, au demeurant, puisque ce qui aimante Trubert c’est, par le non-sens et la provocation, de mettre à mal les fondements de l’ordre alors dominant, l’aristocratie. Tout y passe : chevalerie, guerre, famille, mariage arrangé, vassalité, les armes employées ayant double force, à la fois directe et symbolique, à savoir sexualité, homosexualité et zoophilie, note le traducteur, qui précise : « Trubert remplace Dieu par le Désir. Il suffit d’un déguisement et d’une caresse pour rendre égaux tous les hommes devant le Désir ».

Douin de Lavesne, Trubert

Capitales historiées, © BnF, manuscrit français 2188, fol. 4 et 5

Comme il convient de donner un corps bien réel aux règles combattues, de les incarner en quelque sorte, ce sont le duc Garnier et le roi Golias qui deviendront la cible des outrances et de la violence – parfois criminelle – manifestées par Trubert, afin de mener son combat de « truand » parmi les truands au pouvoir, eux qui n’hésitent pas à violenter leurs « sujets » avec impudence. Car il s’agit d’exposer « le fond de bassesse inhérent à toute grandeur. On n’abaisse pas un fond. C’est la superstructure qu’il faut effondrer. Le bâton n’est pas de trop pour y parvenir. Le bâton, c’est l’arme du pédagogue », insiste le traducteur, sachant que Trubert est ce redoutable pédagogue, comme on va le voir. Ainsi, quand notre truand s’indigne devant un crucifix géant sur lequel il voit agoniser un pauvre type, cela « vaut sermon à l’adresse de tous ces chrétiens prétendus qui, habitués par l’art à la vision horrifique du Christ souffrant, ne s’étonnent plus de voir un homme, larron ou pas, se balancer au mât du gibet seigneurial ». Quand l’Art sert la soupe à la soumission : retenons cette variante à La Boétie, et revenons à nos bâtons !

Pour mieux aboutir à ses fins, notre héros s’appuie d’abord sur un motif (un prétexte ?) de bon aloi, déclarant à sa mère, veuve avec deux enfants, fille et garçon, tous prenant soin d’une génisse, ce qui va suivre : « Mère, il me vient une idée à l’esprit : / Nous devrions vendre notre génisse. / Ma sœur aurait besoin d’une pelisse. / Vous voyez bien qu’elle va toute nue. / Tant qu’elle sera chichement vêtue, Nous lui chercherons un époux en vain ». Avec l’accord de sa mère, « Trubert se met en chemin au matin. / C’est au château que le marché se tient. / Avec sa vache, il s’y rend sans tarder. / Un boucher se dit prêt à l’acheter ». Commence alors la valse des avatars ; avec les sous de la vente, il achète une chèvre à bon prix et, sans coup férir, demande à un maître artisan de la peindre de plusieurs couleurs : « Le maître applique alors sur la toison / Indigo, jaune, vert et vermillon. / Cette opération embellit la bête ».

De retour au château, où vit le duc de la contrée, sa femme, « assise près d’une croisée, / Dit à celle qui lui tient compagnie : / Regardez, mademoiselle Aude, ma mie, / La bête étrange que cet homme mène, / Les couleurs qui ruissellent sur sa laine. / Je dois l’avouer, c’est une merveille ! ». Désirant vivement l’acquérir, elle mande Trubert en ses appartements et lui dit : « S’il vous plait, veuillez nous vendre / Votre chèvre. N’hésitez pas à prendre / De nos deniers sonnants pour vous payer. »  Mais Trubert lui propose un singulier marché : « Oui-da, je vous la vendrai volontiers, / Une saillie et cinq sous en deniers / C’est là son prix. À moins vous ne l’aurez ».

J’ouvre ici une parenthèse. Mes connaissances en ancien français sont très limitées mais, puisque nous est donné en page de gauche le texte original, je m’interroge : pourquoi le traducteur a-t-il choisi le mot « saillie », aujourd’hui réservé au taureau ou à l’étalon, par exemple, alors que, sous la plume de l’auteur, c’est « foutre » qui figure en bonne place pour désigner l’exercice ? Un zeste de pudeur bien étonnant chez celui qui, dans son introduction, n’hésite pas à écrire : « Haut les culs et bas les masques ! » D’autant que le mot « foutre » a toujours pignon sur rue, de nos jours, si j’ose dire ! Une coquetterie, peut-être ?  Souhaitons qu’il n’y en ait pas d’autres, qui nous échapperaient…

Douin de Lavesne, Trubert

Après tergiversations, et sur les conseils de sa suivante, la duchesse sera chevauchée par Trubert mais, le retour du duc s’annonçant, et alors que Trubert s’incruste, elle puise largement dans son coffret débordant de bijoux et de pièces d’argent, puis chasse Trubert qui s’en va avec sa chèvre et dix livres au moins. En débouchant sur la chaussée, il rencontre le duc et sa troupe qui reviennent de la chasse. Tous s’étonnent devant la chèvre, phénomène rare ! Le duc s’approche du garçon et lui dit : « Cette chèvre est-elle à vendre, l’ami ? / – En effet, monseigneur. Vous la voulez ? / – À combien, mon frère, vous l’estimez ? / Dites-moi son prix et je vous l’achète. / – Volontiers. La chose n’est pas secrète. / Elle vaut quatre poils de votre cul / Et cinq sous tout rond. J’ai fait le calcul ».

Après s’être indigné, le duc finira par céder, baissant ses chausses au nez de Trubert et lui montrant son derrière ; à l’aide d’un poinçon bien effilé, il pique le duc au cul, ce qui provoque bien des cris de l’intéressé qui, pour que le marché se termine, fait remettre au garçon cent sous d’un chevalier et part avec la chèvre qu’il entend offrir à la duchesse ! On aura compris ce qui va suivre, il convient donc de presser le pas ! Le ton est donné, et les leçons vont s’accélérer, à base de mystifications bien tranchantes où le bâton jouera pleinement son rôle éducateur, sachant qu’ici le bâton matérialise l’esprit de rébellion vis-à-vis de l’autoritarisme du pouvoir et ne constitue pas une fin en soi ! « Il est dans l’essence des symboles d’être symboliques », disait Jacques Vaché

Vont se succéder dès lors plusieurs métamorphoses de Trubert, toujours destinées à ridiculiser le duc en lui faisant mille misères. Ainsi : « Un petit démon lui souffle à l’oreille / Que le duc n’a pas fini de le voir. / Il lui rendra visite pour savoir / S’il ne peut pas en tirer plus d’argent ». Déguisé, grimé et armé tel un charpentier, il se fait bientôt inviter au château, le duc ayant quelques projets pour une nouvelle maison. S’ensuivront certains épisodes  où, après avoir pété bruyamment au dîner de réception et accusé sa voisine de table, Trubert entraînera le duc dans la forêt, parviendra par menterie à le ligoter à un arbre et lui administrera une volée de coups de bâton (le revoilà !), non sans, la nuit précédente, s’être fait passer pour lui auprès de la duchesse, profitant de l’obscurité et d’une chambre séparée, et non sans avoir joui tant et plus de l’épouse, à la grande satisfaction de celle-ci, très surprise de tant de vigueur inhabituelle !

Toujours par menterie, ruse et vilenie, Trubert parviendra à faire pendre, au château, le neveu du duc qui pensait bien tenir son agresseur en sa personne. Mais la bastonnade l’ayant fort endommagé, il fait quérir le meilleur médecin possible ; évidemment, c’est à nouveau Trubert, dûment déguisé, qui se présente. Afin de soulager les douleurs, et après avoir isolé le patient avec ordre de ne pas déranger, il l’attache à nouveau, l’enduit d’un onguent « miracle » qui n’est autre que de la merde de chien, et lui fait donner de la verge une fois encore.

Douin de Lavesne, Trubert

Capitales historiées, © BnF, manuscrit français 2188, fol. 4 et 5

Plus tard, alors que le duc se voit lancer un défi guerrier par le roi Golias, c’est en chevalier flamboyant que Trubert se propose de défaire l’armée ennemie. Il y parviendra grâce à un cheval emballé et à certaines circonstances ; en chemin vers le château, il croisera une paysanne. « Il lui découpe le cul et le con, / Et met dans un sac cette venaison. / Il compte l’offrir au duc en présent », prétextant qu’il s’agit là de ce qui reste de la tête du roi Golias, dûment décapité par ses soins. Pour cela, le duc lui offrira la main de sa fille ! Encore plus tard, après avoir été démasqué, il revient habillé en femme, et prétend être la sœur de Trubert ; le duc, séduit par sa mine et ses propos, lui confie de veiller sur sa fille en tant que suivante. Le soir, quand il faut aller au lit, Rosette, la fille du duc, propose à celle que l’on nomme dame fleurie de dormir avec elle. La chandelle éteinte, et la chemise enlevée, c’est sous les draps que commence la scène : « Comment en l’état rester impassible ? / Trubert a beau faire, son vit se tend. / Rosette contre sa cuisse le sent : / Qu’est-ce donc que ceci ? Dites-le-moi. / – Très volontiers, en toute bonne foi. / C’est mon copain, un petit lapereau. […] Dedans mon con je le mets et le couche / à l’occasion il m’apaise et me fait le plus grand bien. / – Accepterait-il d’entrer dans le mien ? »  Etc, mais le lecteur avisé sait ce qui va s’ensuivre ! Faut-il voir là l’origine de l’expression « chaud lapin » ?

Du dénouement, il ne sera rien révélé ici ; sachez cependant qu’à force d’habiletés Trubert parviendra à faire épouser Rosette par le roi Golias – point mort, on l’a deviné –, et que ce glissement vers l’amour opéré par Douin de Lavesne en ses ultimes vers « se présente comme une passation de relais au sexe dit ‟faible”, qui se rebiffe à travers lui [le héros] », peut annoncer le traducteur.

Si, comme le suggère la quatrième de couverture, Trubert « anticipe de plusieurs siècles certaines performances dadaïstes », j’avance que l’hommage fait à la femme in fine le rapproche également du surréalisme et de ses valeurs, révolte comprise.

Tous les articles du n° 107 d’En attendant Nadeau

;