Le pire des mondes possibles

Dans leur espoir du meilleur des mondes possibles, les Lumières restent la période chaude de l’utopie. Or, l’impératif du bonheur obligatoire et de l’égalité dans la cité idéale mène au cauchemar social et politique de l’anti-utopie. Depuis un siècle, la dystopie déploie l’imaginaire du pire des mondes possibles. Journaliste à L’Écran fantastique, romancier prolixe, spécialiste notoire du cinéma horrifique et de la science-fiction, Jean-Pierre Andrevon évoque le périmètre fictionnel des mondes indésirables.


Jean-Pierre Andrevon, Anthologie des dystopies. Les mondes indésirables dans la littérature et le cinéma. Vendémiaire, 348 p., 26 €


Anticipation narrative et modalité cognitive, la dystopie déploie l’imagination du « pire des mondes possibles », celui qui adviendrait selon la science-fiction que marquent le désarroi politique et l’angoisse environnementale. Contrairement au titre du livre, Jean-Pierre Andrevon n’offre pas une « anthologie » (un recueil de textes) mais plutôt un essai engagé, parfois allusif, articulé en objets dystopiques : « Le diktat des dictatures », La lutte des classes », « Tous connectés », « Aux mains des robots », « La religion », « On est trop ». Sans index analytique, laissant de côté la « fantasy », les « dystopies » extraterrestres ainsi que les « mondes virtuels » du « cyberpunk », le livre suit l’imaginaire anti-utopique dans la littérature depuis le XIXe siècle.

Entre The Last Man de Mary Shelley (1826) et 2019, la « Bibliographie sélective » cite 280 références en français. S’y ajoutent sélectivement près de 200 titres filmiques (dès 1920) avec de rares séries télévisées. La bande dessinée y reste le parent pauvre. Pourtant, le genre est fertile, si l’on considère notamment l’œuvre sombre de Philipe Druillet, Chantal Montellier, Bucquoy et Santi, mais aussi L’énigme de l’Atlantide (1957), Le piège diabolique (1962) d’Edgar P. Jacobs ou encore Les mange-bitume (1974) de Lob et Bielsa (affolante dystopie automobile), pour se borner au champ francophone.

Humanisme critique, suspicion pour la science sans conscience, inimitié envers l’idéologie : depuis un siècle, l’inquiétude anthropologique de l’anti-utopisme réfléchit la tyrannie, le nationalisme, le colonialisme, la dévastation démocratique, la propagande fallacieuse, le totalitarisme noir-brun-rouge, le racisme d’État, le régime concentrationnaire, la guerre hégémonique, l’ultra-capitalisme, la pollution mondialisée. Autant de cataclysmes collectifs, autant de saignées démographiques qui ont trahi l’héritage des Lumières, dépravé l’espérance démocratique, détérioré la planète et endeuillé le XXe siècle. De facto, la dystopie escorte l’« âge des extrêmes », soit le court XXe siècle pour reprendre l’expression de l’éminent historien marxiste Eric Hobsbawm.

Jean-Pierre Andrevon, Anthologie des dystopies. Les mondes indésirables dans la littérature et le cinéma

Au XXe siècle, après l’oublié Le monde tel qu’il sera (1846) d’Émile Souvestre, anti-utopie industrialiste hostile aux Lumières avec des seins à vapeur en guise de tétée maternelle, quatre fictions ancrent la dystopie dans l’imaginaire social. En 1908, après l’échec de la première révolution russe de 1905, l’auteur américain darwinien Jack London (1876-1916) publie Le talon de fer (The Iron Heel). Mondialisé, policier, le capitalisme ploutocratique écrase – durant la « Commune de Chicago » – le « Peuple de l’Abîme » ou prolétariat socialiste. L’ultralibéralisme économique génère le totalitarisme en son dessein hégémonique dont l’actualité n’est pas morte.

Anti-tsariste, ingénieur naval, bolchevique libertaire puis anti-stalinien exilé à Paris où il meurt misérable après avoir écrit le scénario des Bas-fonds pour Jean Renoir (1936), Evgueni Zamiatine publie en 1924 Nous autres (Ny) en anglais. Dans le monde tayloriste des cités de verre du bonheur obligé qu’instaure l’État unitaire sous la houlette sévère du « Bienfaiteur », le totalitarisme futuriste incrimine le socialisme soviétique. Le panoptisme général instaure la surveillance des dominés. Leur identité digitale anticipe le biopouvoir. Autorisant l’échangisme sexuel, visant l’hégémonie intersidérale, le régime totalitaire légalise l’ablation chirurgicale de l’imagination des indociles, voire la désintégration des irrécupérables dans la « Machine du Bienfaiteur ».

Humaniste, spiritualiste, pacifiste et satiriste dans la veine anti-utopiste des Voyages de Gulliver (Gulliver’s Travels, 1726) de Jonathan Swift, Aldous Huxley publie en 1932 Le meilleur des mondes (Brave New World), pivot béhavioriste de l’anticipation dystopique. Maints protagonistes y renvoient aux pages glorieuses ou sombres de l’histoire politico-scientifique (Bernard Marx, Polly Trotski, Benito Hoover, Darwin Bonaparte…). En l’an 632 de « Notre Ford », hiérarchisée entre deux castes supérieures (Alpha, Bêta) et trois classes inférieures (Gamma, Delta, Epsilon) que leurs vêtements différencient, la société cristalline de l’État mondial ajoute le conditionnement hypnotique et l’eugénisme du clonage des inférieurs à l’addiction psychotrope (soma ou drogue du bonheur contraint) et au ludisme sexuel, non affectif ni reproducteur, car la maternité est honteuse. Le régime eugéniste et la famille interdisent la solitude et limitent l’étude du passé. Les humains non conditionnés par le gourdin totalitaire de l’État mondial sont concentrés dans des « réserves à sauvages ». Ils y procréent comme des bêtes.

Fils d’un fonctionnaire colonial, policier en Birmanie où naît son anti-impérialisme, journaliste dans les bas-fonds londoniens et parisiens (Down and Out in Paris and London/Dans la dèche à Paris et à Londres, 1933), militant libertaire du POUM durant la guerre d’Espagne, moquant le stalinisme (Animal Farm/La ferme des animaux, 1945), George Orwell publie en 1948 1984. La synthèse de « toutes les dystopies imaginables » réverbère avec désespoir Nous autres de Zamiatine. Objet d’une sensible bio-BD récente (Christian Verdier, Orwell, éd. Dargaud), Orwell pense le pire des mondes possibles avec la tripartition belliciste du monde (Océania, Eurasia, Estasia), la dictature panopticale du télécran (« Big Brother te regarde ! »), les « Deux minutes de Haine », le « ministère de la Vérité », le néo-parler (crimsex et biensex, soit immoralité et chasteté), la « double pensée » du conditionnement enfantin (« La guerre c’est la paix »), la délation familiale et la torture qui restaure l’amour du révolté Winston Smith pour l’oppresseur bienveillant Big Brother. Œuvre d’une brûlante actualité, selon la retraduction « glacée » que Josée Kamoun publie en 2018 chez Gallimard, 1984 fictionne le « langage totalitaire » pratiqué dans l’URSS stalinienne et dans l’Allemagne nazie.

Jean-Pierre Andrevon, Anthologie des dystopies. Les mondes indésirables dans la littérature et le cinéma

Affiche de « THX 1138 » de George Lucas (1971)

Pharaonique cité verticale du machinisme, du conditionnement inégalitaire et de la hiérarchie entre maîtres oisifs et esclaves laborieux, film admiré par Goebbels et Hitler, Metropolis de Fritz Lang (1926) ouvre le genre de la dystopie filmique. Après l’onirique Atlantide du Français Jacques Feyder (1921), plus de 200 films y font écho jusqu’en 2019. Aux deux versions de 1984 (1956, 1984) s’ajoutent le « summum du film dystopique », THX1138 (1971) de George Lucas, en même temps que le cauchemar béhavioriste A Clockwork Orange/Orange mécanique de Stanley Kubrick, ainsi que le burlesque Brazil (1985) de Terry William. Si Brave New World de Huxley est presque inédit au cinéma, H. G. Wells voit son anti-utopie adaptée par William Cameron Menzies avec Things to Come (1936), sur la dictature totalitaro-scientifique, alors que l’autocratie et le catastrophisme comme source du totalitarisme nourrissent l’imaginaire des classiques du genre, dont Lord of the Flies/Sa majesté des mouches (Richard Brooks, 1963), Fahrenheit 451 (François Truffaut, 1966), Planet of the Apes/Planète des singes (Franklin J. Schaffner, 1968), Punishment Park (1970, Peter Walkins), Solyent Green/Soleil vert (Richard Fleischer, 1973), Logan’s Run/L’âge de cristal (Michael Anderson, 1976), Blade Runner (1982, Ridley Scott), Gattaca (1997, Andrew Nicol), Minority Report (2002, Steven Spielberg).

L’archive du pire des mondes possible réside dans l’imaginaire dystopique qui nous invite à renouer avec les cultures politiques de l’humanisme critique et du libéralisme démocratique. Entre texte et image, le genre a épuisé celui de l’utopie, récit et manière de penser la cité juste selon l’essai inestimable et scandaleusement épuisé de Bronisław Baczko, Les lumières de l’utopie (Payot, 1978). Dès Nous autres de Zamiatine, via 1984 d’Orwell, ou encore l’oublié et étonnant La Kallocaïne sur le totalitarisme psychotrope que la romancière suédoise Karin Boye publie en 1938 à l’heure du fascisme et du nazisme, la contre-utopie reste la panacée lucide du mal politique.

À l’instar de THX1138, figure tragique du film éponyme de George Lucas, échapper à la dystopie totalitaire signifie refuser le monde indésirable où l’humanité est broyée, la misère ressuscitée par le capitalisme transnational, la société du spectacle sacralisée, la vidéosurveillance glorifiée, le régime sécuritaire loué et la nature dévastée. Quoi qu’en dise Jean-Pierre Andrevon, son livre n’est pas une « balade touristique au pays des dystopies ». Au-delà de l’attractif jeu littéraire propre à la science-fiction et au roman extravagant tel que La conspiration des milliardaires de Gustave Le Rouge (1899), les pires canevas dystopiques invitent maintenant à (re)penser la fabrication démocratique du lien social dans un monde pacifié et dépollué. Univers où la fraternité citoyenne ruinerait le « talon de fer », le « néo-parler », la guerre et le terrorisme, le recul de l’esprit libertaire, l’urbanisation effarante, voire le bonheur obligatoire en subordination béhavioriste à l’État d’exception, autoritaire ou sanitaire, avec le traçage individuel. Si, au temps des Lumières, la félicité sociale coïncidait avec la rêverie utopique, naïve et répétitive, aujourd’hui l’imagination de la contre-utopie disqualifie les univers potentiels qui, inexorablement, mettent en pièce l’État-providence. Depuis un siècle, l’imaginaire dystopique démontre que le remède réside dans le mal même de l’utopie ou philosophie des mondes indésirables.