Décamérez ! La dolce vita (j10)

Du néologisme verbal décamérer : « sortir de sa chambre en restant confiné ». Dixième jour de confinement : « exercices de fluidité en milieu hostile ».

« Viens, hymen, viens m’unir au vainqueur que j’adore
Forme tes nœuds, enchaîne-moi !
Dans ces tendres instants où ma flamme t’implore
L’amour même n’est pas plus aimable que toi. »

(Rameau et Louis de Fuzelier, Les Indes galantes)

Décamérez ! La dolce vita, ou exercices de fluidité en milieu hostile (j10) Nathalie Koble En attendant Nadeau

© Gallica/BnF

Plus on parle des révolutions de la fortune, plus cette matière paraît inépuisable à celui qui considère attentivement les scènes continuelles de la vie. Le bien que l’on croit follement posséder, elle le fait passer, d’une main dans une autre. Ses enchaînements restent impénétrables à l’intelligence humaine.

Nous sommes à Florence, autrefois, chez un riche seigneur. À sa mort, il laissa sa fortune à trois fils. Ils dépensèrent tout sans compter : chevaux de course, volières, meutes, grandes tables garnies tous les jours – la dolce vita.

L’héritage s’épuisa. Ils ne s’aperçurent de leur ruine que lorsqu’il ne restait presque plus rien. Ils prirent la fuite, pour l’Angleterre. A Londres, ils spéculèrent. En quelques années, ils avaient amassé des sommes suffisantes pour reconquérir leur patrimoine. Ils laissèrent à Londres un neveu (Alexandre) continuer leurs affaires, et rentrèrent à Florence – la dolce vita.

En Angleterre, une guerre éclata au Palace : les lords, engagés dans le conflit, ne garantissaient plus la spéculation. Alexandre fut contraint de fermer boutique ; ses oncles, poursuivis pour dettes, furent arrêtés et mis sous les verrous. Il plia bagage et décida de rentrer au pays. En chemin, il croisa un drôle de cortège :

un abbé, jeune, en habit blanc ; un troupeau de moines, suivi de gros bagages ; le tout escorté par deux vieux milords anglais.

Ils allaient à Rome pour obtenir une dispense d’âge auprès du pape : le jeune abbé devait administrer une des plus grosses abbayes d’Angleterre. Sur la route, il se mit à engager gaiement la conversation avec Alexandre, enchanté de pouvoir voyager aux côtés d’un jeune homme de son âge. Les questions fusaient : d’où venait-il ? où allait-il ?, etc. Alexandre se prêta avec grâce à sa curiosité : l’abbé fut ravi de sa manière de parler et trouva dans le son de sa voix je ne sais quoi de doux qui allait droit au cœur. Il fut touché de son infortune et tenta de le consoler. Le ciel n’abandonnait jamais les hommes de bien… Qui sait ? Qui sait s’il ne lui réservait pas une fortune encore plus considérable ! Alors il l’invita à partager son étape toscane.

Pendant le voyage, l’abbé paraissait parfois pensif. Il rêvait d’Alexandre.

Décamérez ! La dolce vita, ou exercices de fluidité en milieu hostile (j10) Nathalie Koble En attendant Nadeau

Ils mirent pied sur le sol italien : l’abbé chargea le Florentin de trouver leur hôtel. Alexandre logea tout le monde, mit l’abbé dans une chambre nuptiale. Comme il n’y avait plus de place pour lui, l’hôtelier rajouta un matelas dans un réduit attenant à la chambre de l’abbé. Ce dernier, ravi de l’occasion, l’invita bientôt à le rejoindre dans son lit.

Douces caresses – Alexandre était ébranlé.

L’autre souriait, dégrafant sa chemise. Il prit la main du jeune homme, la posa sur sa gorge, la fit glisser un peu. Dans sa paume, Alexandre découvrit deux petites globes arrondis, dûrs et polis comme deux boules d’ivoire.

Caresses pour caresses – L’abbé.sse lui fit don d’un anneau,  révéla sa passion – Alexandre, souple et curieux de nature, était disposé à tout.

La suite du voyage suivit en tous points le modèle toscan – la dolce vita. À Rome, aux pieds du pape, l’abbé se métamorphosa en princesse : «  Très-Saint Père, mon père voulait me faire épouser, jeune comme je suis, le vieux roi d’Écosse. J’ai fui, et choisi en chemin mon époux. Je n’en aurai pas d’autre : nous avons déjà largement pris Dieu à témoin pour nous. » Les deux milords, furieux, n’osèrent pas s’opposer ; le souverain pontife donna sa bénédiction pour célébrer ce mariage incroyable.

La cérémonie se fit en présence de tous les cardinaux : l’épouse apparut en costume princier. Alexandre, charmant, avait l’allure d’un prince, non d’un prêteur sur gages. Plus tard, pour honorer sa souplesse et sa diplomatie, il reçut le comté de Cornouailles, puis hérita de la couronne d’Écosse.

La dolce vita.


Pour Jessy Simonini, et son grand-père (qui habitait Medicina, Italie).
En attendant Nadeau s’est proposé d’héberger ce « néodécameron » abrégé : Décamérez ! est une traduction recréatrice improvisée, partagé avec vous au jour le jour, pour une drôle de saison.