Romancier pluraliste

Cora dans la spirale se présente comme une enquête sur une jeune femme qui, lentement mais sûrement, se fait engloutir par un burn out. Grande entreprise restructurée, managers métalliques et course au profit pourraient être les cibles de Vincent Message. Mais, sans jamais perdre de vue ce faisceau de facteurs, son roman recherche un réalisme possible au XXIe siècle.


Vincent Message, Cora dans la spirale. Seuil, 464 p., 21 €


Plus mince la trame, plus grande l’ambition d’un roman ? Madame Bovary ? Une femme s’ennuie à en mourir. Cora dans la spirale : une femme va avoir un burn out. Dans le fond, le dernier roman de Vincent Message repose tout entier sur cet énoncé, l’annonce puis le déroule, en prenant son temps. Ce sera l’occasion d’une enquête par un narrateur journaliste revenant sur l’événement des années après. Il y a là l’objet d’une vraie investigation, avec coupables, mobiles, indices, suspens. Et une victime surtout, en la personne de la jeune Cora Salme, chargée de marketing dans un grand groupe d’assurance en pleine restructuration. D’où un vrai thriller dans ce « petit théâtre de l’entreprise, qui est aussi au corps défendant de Cora le théâtre majeur de sa vie ». Crime il y aura, mais commis au vu et au su de tous sous les néons des open spaces. Dès la première page, on comprend que la malheureuse héroïne va copieusement en baver. Pourtant, la tension se maintient intacte.

Cora, craquera, craquera pas ? Parvenir à conserver l’attention d’un lecteur de 2019 pendant 464 pages alors qu’une bonne série est à portée de main… c’est fort. Vincent Message se place sur le terrain de l’audiovisuel et en reprend les codes : personnages secondaires bien dessinés, structuration du récit en différents arcs narratifs, éclatement des points de vue, capacité à délaisser longtemps le personnage principal au profit de trames parallèles. Tous ces « trucs » de scénaristes peuvent procurer un vrai plaisir de lecture, redoublé par l’effet film en costume. L’immersion dans le monde du travail a été très travaillée, et pas un slide de powerpoint ne manque. Tant qu’à utiliser des anglicismes, goûtons la restitution du sabir local, syntaxe et lexique compris : « Donc il faut mettre du fric dans la gestion de la relation clients, argumente Franck. Le sujet il est là. Parce qu’après on pourra exploiter les données pour pricer plus finement. »

Vincent Message, Cora dans la spirale

Vincent Message © Astrid di Crollalanza

Autre effet de réel, plus troublant, la parenté du plan de restructuration subi par Cora avec celui qu’a « vécu » Orange, modèle évident de l’auteur. Ça ne manque pas de sel, le précédent livre de Vincent Message ayant reçu en 2016 le prix… Orange ! Disons que l’écrivain affirme son projet réaliste. De fait, l’écriture se veut transparente et les descriptions valent comme reflets fidèles de notre époque. La relative linéarité du récit et de très malins retournements de situations concourent à un roman de bonne facture mais fait aussi naître un doute : Vincent Message serait-il un auteur du XIXe siècle transporté en 2019 par une faille spatio-temporelle ? Des indices le laissent penser, tant du côté de Tolstoï que, très nettement, de Balzac.

À partir de là, la question est de savoir s’il s’agit d’un vaste pastiche stylistique pour remettre au goût du jour certains codes perdus ou d’une approche documentaire à visée politique. La seconde option paraît invraisemblable. Malgré son sujet, les amateurs de thèses politiques tranchées risquent d’être déçus. Généreux, le roman laisse la parole à tous les protagonistes et donne à entendre une pluralité de discours sur le monde. D’où un aspect CSA avant les élections : les défenseurs des joies du capitalisme auront leur temps de parole, comme les autres. L’effet « esprit du temps » en sort renforcé : « On s’en balance qu’il y ait des riches du moment qu’il y a moins de pauvres. »

Vincent Message, Cora dans la spirale

Cette mise en scène de la parole néolibérale paraît bien originale dans un paysage littéraire enclin à laisser plutôt parler les contempteurs de notre organisation économique. Tout en ayant l’air, Cora dans la spirale ne se veut pas le livre d’une seule idée mais cherche à répliquer au mieux et de la manière la plus obsessionnelle le monde d’aujourd’hui. Ce projet typiquement réaliste produit des passages sans véritable narrative – ainsi de cette histoire d’amitié entre Cora et un émigré malien. Ces digressions peuvent se lire pour elles-mêmes, ou être considérées comme d’inutiles parasitages de l’essentiel, à savoir l’histoire de la déliquescence de l’héroïne. Le roman enfle ainsi par ajouts successifs manifestant une évidente joie du récit mais se révélant parfois complètement contingents.

Surtout, emporté par son désir de brasser large, les personnages, même les plus immondes, se voient si élaborés qu’il en devient impossible de les détester complètement. « Sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons », disait Jean Renoir dans La Règle du jeu. Le terrifiant personnage de cadre supérieur ? Une enfance difficile, que voulez-vous. Le président-directeur général assoiffé de pouvoir ? Il subit la pression de ses actionnaires. Et tutti quanti. Fragmentation narrative et fourmillement de détails finissent fort par évoquer la thèse selon laquelle la complexité de notre monde dilue les responsabilités. Le roman y gagne peut-être. Quant à l’intelligence de la situation actuelle, c’est moins sûr. Indignée mais dépourvue d’imaginaire politique, Cora ne parvient pas à concevoir de fuite hors de son cauchemar. Et la malheureuse de se heurter à une suite de cul-de-sacs et à ne même plus imaginer autre chose : « il suffit de parler aux gens pour arrêter de voir l’herbe plus verte ailleurs ». À quoi aboutit ce réalisme sinon à un constat désespéré sur une situation qui ne l’est pas moins ? En dehors du réel, point de salut. Raoul Vaneigem, auteur du XXe siècle et peut-être aussi du XXIe, écrivait : « À force de voir les choses en face, on finit par n’avoir en face de soi que des choses. »

Ulysse Baratin