Frontières closes

Le Français Léo Henry et l’Américain Hugh Howey utilisent tous deux la forme romanesque pour interroger la notion de frontière, la migration vers une vie supposée meilleure, l’absence de compassion envers un groupe moins favorisé. Ils le font au sein de mondes imaginaires, mais on n’a aucun mal à déplacer ces situations instables, ces personnages dépossédés, dans nos sociétés contemporaines.


Léo Henry, L’autre côté. Rivages, 128 p., 15 €

Hugh Howey, Outresable. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Thierry Arson. Actes Sud, 400 p., 22,80 €


L’autre côté est un court roman qui, se limitant à une centaine de pages pour relater un périple de plusieurs années, a tout de l’épure. Léo Henry a déjà manifesté son goût pour les formes courtes, autant que pour les zones ambiguës, l’exil et l’errance, notamment dans le cycle de Yirminadingrad, entreprise collective menée avec Jacques Mucchielli (4 volumes de nouvelles chez Dystopia Workshop).

Comme Yirminadingrad, Kok Tepa est une cité fictive. Enfermée derrière ses trois murailles, un système de castes rigides l’organise. Au sommet politique et physique, le Dilgûsha, « temple des temples » couronnant la ville, où trônent les Moines. Hors du temple, une épidémie rôde, condamnant les malades à attendre la mort au lazaret, car tout le sérum importé d’un pays étranger appelé « l’Ambassade » est réservé aux religieux.

Théocratie où l’on donne les morts à manger aux chiens, où l’on trouve horrible la coutume des autres cultures qui « jettent les morts dans des trous et les laissent pourrir sous la terre », Kok Tepa est une invention hybride, décalée, équivoque : « cité sainte, juste parmi les justes […] ombilic de la foi […] rétine de l’œil divin », elle semble appartenir à la nuit des temps, mais on y trouve les éléments de notre modernité : camions, 4×4, téléphones portables. Autant d’instruments de travail pour Rostam, prospère dirigeant d’un réseau de passeurs censé conduire tous ceux qui le désirent, et principalement les malades espérant se faire soigner, à travers plusieurs pays jusqu’à l’Outremer, terre de l’Ambassade.

Léo Henry, L'autre côté

Quand sa fille est touchée par l’épidémie, Rostam n’a pas le choix : il est à son tour contraint de passer de l’autre côté pour la faire soigner. De devenir le client de son propre réseau. Il va s’apercevoir qu’il ne fonctionne pas si bien que ça. C’est ce voyage contrarié que raconte Léo Henry, une histoire de dépossessions, de déstabilisations, de vulnérabilités. Jusqu’à ce que Rostam, nanti à Kok Tepa, se voie réduit à rien, l’exil l’ayant peu à peu privé d’appuis, d’objets, d’argent, de droits, de liberté, et finalement de sa famille.

Ce récit à la langue limpide, simple en apparence, travaille en réalité le déplacement des points de vue avec le mouvement dans l’espace, l’ambiguïté, le relativisme. Quelle que soit l’empathie d’un citoyen européen pour les migrants, il n’est pas un migrant, cette situation lui reste extérieure. Or, dans L’autre côté, le lecteur a tendance à s’identifier d’emblée à Rostam, bourgeois aisé plutôt intelligent et sensible (vis-à-vis de ses proches), fréquentant les dirigeants – même s’il n’en fait pas partie – d’une ville imaginaire qu’on ne considère pas tout de suite comme une cité du tiers-monde. Par la fiction qui nous y amène progressivement, on est conduit à s’identifier aussi au parcours du migrant que devient Rostam. Son cheminement remet donc en question les appartenances sociales, montre qu’elles peuvent être fragiles.

Sans avoir l’air d’y toucher, à travers le récit factuel d’une odyssée difficile, donnant une grande présence aux lieux – bourgade poussiéreuse, désert, rivière asséchée, camp d’internement, estuaire, plateforme aquatique… –, Léo Henry nous fait peu à peu regarder notre monde de l’extérieur.

Outresable, lui, commence par un voyage vertical. Dans un monde post-apocalyptique, des vents d’est incessants charrient du sable qui recouvre tout, engloutissant les précaires agglomérations où survivent de petites communautés. Les plus pauvres doivent régulièrement reconstruire leurs cabanes, les dominants vivent au sommet d’immeubles émergeant des dunes ou à l’abri d’un gigantesque mur. L’ouest est barré de hautes montagnes, tandis qu’à l’est s’étend la zone interdite du No Man’s Land, « dont nul n’était jamais revenu ». L’horizon s’ouvre donc vers le bas, sous les sables où gisent d’anciennes cités regorgeant de trésors pour cette société dépourvue de bois et de métal. Cafetières, portes, valises, deviennent les perles, coffres et lingots d’or que remontent d’audacieux plongeurs des sables. Sanglés dans des combinaisons électriques qui liquéfient le sable, chargés de bouteilles d’oxygène, plongeant à plusieurs centaines de mètres, ils sont les héros des habitants de Springston et de Low-Pub, à qui ils offrent, en plus de matériaux de construction et d’objets manufacturés, une part de rêve.

Léo Henry, L'autre côté

Et pourtant, si Outresable commence bien par la quête d’une mythique cité engloutie, Hugh Howey délaisse vite ces possibilités romanesques considérables. Les trésors des sables apparaissent peu à peu pour ce qu’ils sont : des leurres, des miroirs aux alouettes cachant la nature réelle d’un monde à chercher au-delà de la frontière, dans le No Man’s Land.

Comme à Kok Tepa, il y a des nantis dans la société des sables. Les « Seigneurs ». Farren Robertson Axelrod fut l’un d’eux, mais, comme Rostam, il n’était qu’un des mieux lotis au sein des exclus. Il a donc tout abandonné pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté, pour chercher au-delà une alternative à la survie dans un monde minéral. Il n’est jamais revenu. Ses enfants, Vic, Palmer, Conner et Ross, tous plongeurs des sables plus ou moins expérimentés, devront assumer cet héritage défaillant. La frontière du No Man’s Land est d’ailleurs remarquable : simple fissure qu’on peut franchir d’un grand pas, c’est aussi un gouffre sans fond. Le départ est facile mais, autant que des enfers, on risque de ne pas en revenir.

Grands espaces, petites villes, nature dangereuse, bandits, père à la fois absent et écrasant, saloon, affrontement final, Outresable adapte le western à la science-fiction. Il explore également les thèmes du terrorisme et de l’exploitation industrielle de la nature, mais questionne avant tout les rapports de pouvoir, les relations entre différents groupes, dont le moins privilégié est à la fois ignoré et exploité par les autres.

Si Hugh Howey revient, après Silo, à une trouble et féconde fascination pour les sous-sols, l’enfermement et la claustrophobie pour créer un monde original, la fiction sert chez lui, comme chez Léo Henry, à interroger certaines failles de nos sociétés. Un monde globalisé, nécessairement interdépendant, et pourtant compartimenté, segmenté, séparé : entre des États ayant des niveaux de développement différents, mais également à l’intérieur même des États par l’existence d’une caste se réservant l’essentiel des fruits du progrès économique et technique.

Sébastien Omont

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