Journal d’une émancipation

Gabriella Zalapì, artiste plasticienne, signe un premier roman publié en Suisse, intitulé Antonia. Journal 1965-1966. Sur les pages de son journal, Antonia, relate les « journées-lignes » de son quotidien de jeune femme mariée sans amour à Franco, un bourgeois de Palerme. Mère d’un jeune enfant, elle écrit sa difficulté à l’aimer comme il faudrait et à trouver sa place. La mort de sa grand-mère paternelle et l’envoi d’une malle de photographies donnent lieu au retour des souvenirs d’enfance et à une réappropriation de soi.


Gabriella Zalapì, Antonia. Journal 1965-1966. Zoé, 102 p., 10,50 €


« ‟Il paraît qu’un jour on se réveille affamé de ne pas avoir été ce que l’on souhaite.” Où ai-je lu cette phrase ? Depuis, au lever, je regarde autrement ce qui m’entoure. » Dans son journal, Antonia livre sa vie telle qu’elle est, telle qu’elle ne la souhaite pas. Affamée d’être une autre femme, de quitter son mari et de mieux aimer son enfant, l’héroïne de Gabriella Zalapì exprime ses désirs d’indépendance et ses regrets, la sensation d’étouffement éprouvée dans le monde bourgeois sicilien des années soixante : « J’ai 29 ans. Mes désirs tombent, s’enfoncent dans l’insonore. Impossible d’envisager une vie de perfect house wife pour le restant de mes jours. J’aimerais abandonner ce corset, cette posture de femme de, merde de. Je ne veux plus faire semblant. »

Le regard qu’Antonia porte sur sa vie est lucide et sans appel. Elle décrit avec justesse le monde qui la met à l’écart et auquel elle ne veut plus appartenir. Dans une écriture simple et mesurée, parfois proche de la simple note, Gabriella Zalapì révèle l’immense dégoût d’Antonia à l’égard d’un quotidien morne. Ainsi, la seule liste d’un menu de dîner mondain, sans commentaire, suffit à révéler avec humour tout à la fois la richesse et la froideur du monde auquel elle appartient : « Dîner à la maison avec Valentina, Felice, Matilde et époux. Menu : Timbalines de macaronis à la sauge / Filets de soles à la Diplomate / Petits pains de foie gras à l’aspic ».

Gabriella Zalapì, Antonia. Journal 1965-1966

© Collection privée Gabriella Zalapì

Antonia est précise et s’attache à des détails qui donnent vie à ses récits. L’attention qu’elle porte à la langue, aux noms attribués aux choses, et à leur prononciation, est à cet égard particulièrement éloquente. Lorsqu’elle évoque Franco, son mari qu’elle n’aime pas, Antonia souligne « le mépris dans sa voix » : « En disant trop gentille, il a bien décomposé les syllabes et des bulles de salive s’accumulaient sur les côtés de sa langue qui roulait. Il persiste à appeler Maria ‟la bonne”. »  Avec finesse, Gabriella Zalapì utilise la langue, la diction et le vocabulaire pour souligner les rapports de classe, les violences qu’ils portent en eux, les représentations du monde et les histoires souterraines qu’ils révèlent.

Ainsi, c’est l’anglais qui est employé pour souligner la distance entre Antonia et ceux qui prennent sa place et qui lui sont imposés : « Nurse » pour celle qu’elle préfèrerait appeler « la gouvernante » et qui l’empêche d’être seule avec son fils Arturo, « Daddy » pour celui qui viendra soudain remplacer son père mort prématurément au cours de son enfance. L’allemand, quant à lui, incarne la mère, et la rupture avec celle-ci, lors du départ imposé dans la famille de sa grand-mère paternelle Nonna : « Je retrouve avec précision mon hésitation à l’embrasser. […] Auf Wiedersehen. Ce sont certainement les derniers mots que j’ai prononcés dans cette langue ».

Antonia. Journal 1965-1966 résonne en effet de fragments de diverses langues qui révèlent l’enfance mouvementée de son héroïne. Née en 1936 d’Eleonor et de « Papa », d’une mère juive d’origine autrichienne et d’un père italo-britannique, Antonia a connu la Seconde Guerre mondiale et subi de nombreux déplacements, de Londres aux Caraïbes, en passant par l’Autriche, Palerme, Genève. Cet itinéraire familial se construit sans linéarité ni logique, au fil des jours du récit d’Antonia. Grâce à la forme même du journal, Gabriella Zalapì parvient à restituer toutes les failles de l’enfance de son héroïne : « Pour moi, l’enfance est synonyme de cassures », écrit Antonia. Son écriture, faite de silences, de blancs et d’interruptions, le souligne, si bien que l’on pense souvent à Nathalie Sarraute et à son récit Enfance.

Gabriella Zalapì, Antonia. Journal 1965-1966

© Collection privée Gabriella Zalapì

Gabriella Zalapì parvient à faire non seulement d’Antonia le journal de l’émancipation d’une femme à l’égard de sa classe sociale, de son histoire familiale et de son sexe, mais aussi un récit d’enfance parmi les plus délicats. On sent combien les deux visages de ce premier roman, celui de la jeune enfant et celui de la jeune femme, sont indissociables. La construction d’un récit personnel et l’appropriation d’une image de l’enfance semblent indispensables à cette indépendance. Ce sont les photographies en noir et blanc de la grand-mère Nonna dont hérite Antonia qui activent la résurgence des souvenirs d’enfance. On perçoit dans son Journal l’évolution de ceux-ci, le mouvement qu’ils enclenchent chez Antonia et la progressive constitution d’une histoire personnelle. Les visages de sa famille ornent son journal, avivent peu à peu sa pensée, dont elle regrette au début qu’elle « se fossilise » dans des « journées-lignes ».

Grâce aux photographies, les jours racontés prennent peu à peu la forme d’images et de récits vivants, entre passé et présent. Bien loin de figer le temps, les photographies l’animent et l’éclairent. Le dialogue souvent implicite qui se noue avec les mots contribue à cette impression de mouvement. Ainsi, lorsque Antonia découvre une photo d’elle enfant, sautant dans un jardin : « J’y figure presque en pleine chute. Déjà en déséquilibre ». La photographie semble permettre une ressaisie de soi-même, une réappropriation de son corps et de son passé. Antonia. Journal 1965-1966 offre ainsi une riche réflexion sur le pouvoir de l’image, de la photographie et des mots dans la construction de soi.

Les images usées et contrastées qui rythment avec parcimonie le roman de Gabriella Zalapì prolongent enfin la question de la maternité et de la transmission. Les images de son enfance ramènent ainsi Antonia à celle de sa mère, mais aussi à celle de son jeune fils, Arturo. Deux enfances se reflètent, se répètent implicitement, ou au contraire se disjoignent : « Comment est-il possible qu’Arturo soit mon fils ? Oui je l’ai mis au monde. Oui c’est bien toi sa mère. Mais subsiste cette étrangeté : dès lors que je ne vois pas Arturo je ne pense plus à lui. » Grâce à ces photographies, aux rêves et aux mots qu’elles font venir, à l’autre regard qu’elles lui font porter sur les autres, Antonia semble en secret parvenir à se trouver, se libérer, pour devenir ce qu’elle souhaite.

Jeanne Bacharach

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