Comment survivre à l’existence ?

Le nouveau roman de Michel Layaz, primé en 2017 pour son Louis Soutter, probablement (Zoé), revient à la thématique favorite de l’auteur : la façon dont l’enfance sert de révélateur aux hideurs de l’âge adulte et à l’absurdité poétique de l’existence. Cette fois, c’est une jeune artiste, Silke, qui s’y colle, en faisant siens les arcanes d’une famille vaudoise bien sous tout rapport.


Michel Layaz, Sans Silke. Zoé, 160 p., 16 €


Il y a un peu plus de dix ans, le dessinateur Vincent Sardon avait inventé un coffret de « tampons pour éditeurs » dont quelques-uns permettaient de refuser presto les textes médiocres, d’un seul coup de poignet. L’un d’eux portait cette mention : « Votre manuscrit recèle certaines qualités : réduit en poudre et mélangé à du yoghourt il semble guérir la gastro-entérite. »

Le critique, en plus d’être un écrivain raté, est aussi généralement un éditeur raté et c’est plutôt tant mieux, parce que avec lui (ou elle) il ne resterait plus grand-chose sur les étals des libraires, on pourrait s’en servir pour jouer au ping-pong, activité tout aussi intéressante que la lecture de divertissement, et meilleure pour la santé. Ce n’est pas une façon de dire qu’on refuserait le quinzième livre de Michel Layaz, pas du tout. Au contraire. C’est juste que le critique se demande lui aussi devant chaque roman à quoi celui-ci peut servir. La blague de Sardon a été rattrapée par la réalité, on le sait, puisqu’on parle désormais des vertus thérapeutiques de la (post-)littérature.

Donc, à quoi sert Sans Silke ? En le lisant, on passe par plusieurs états sensoriels, plusieurs souvenirs nous rattrapent, le texte possède une capacité certaine à faire halluciner lieux et personnages. « Dans le ciel, chaque étoile veillait sur son coin de terre. Seuls les pas d’un animal, ou le vent dans un feuillage, contrariaient le calme. À l’intérieur de la maison, le silence aussi. Pas le même. Plus lourd. Comme mis en boîte. Ce double silence exigeait d’être apprivoisé. » Certes, dès la première page, le critique, qui n’est pas tous les jours très fin, a envie de débiter les pires âneries sur la Suisse romande et ses fictions : un univers « propre en ordre » – où la transcendance chapeaute chacun et chacune, les maintient séparés dans leur coin mais unis en elle – se trouve généralement critiqué, mis en cause. Cet univers confortable comme un fauteuil club est en effet un peu inquiétant, en vertu de l’Unheimliche, cette énigmatique hostilité des lieux hospitaliers. Et de fait, dans Sans Silke, on peut se jeter d’un train ou passer sous un immeuble en toute douceur, sans que le lecteur s’en rende vraiment compte, sans qu’il soit du moins choqué ou effrayé : car le pire fait ici toujours partie du bonheur (on pense d’ailleurs parfois au Bonheur d’Agnès Varda, film effrayant sur l’ennui de l’amour).

Michel Layaz, Sans Silke.

Michel Layaz © Éditions Zoé

Cela se passe à « La Favorite », un manoir isolé et idyllique, situé entre des champs et des bois, approximativement sur l’adret du mont Tendre, si l’on a bien saisi la géographie vaudoise. Un couple bourgeois (elle est avocate d’affaires, lui artiste peintre) y vit parmi les tapis de Perse et les pampilles. Ils confient la garde et les devoirs de leur fille Ludivine, neuf ans, à Silke, qui en a dix de plus, étudiante en sciences politiques. Silke vivra dans un studio à l’intérieur du manoir. Passée la première méfiance de l’enfant, la baby-sitter lie une relation d’amitié privilégiée avec Ludivine, tout en observant les dysfonctionnements du couple parental et leur haine rentrée à l’égard d’une fillette qu’ils considèrent comme « endormie » et superfétatoire dans leur relation – ils crèvent discrètement un ballon parce qu’ils n’ont plus envie de jouer avec elle, ou tuent son chat sans qu’on sache trop pourquoi. Ils sont heureux entre eux, n’ont pas besoin d’elle. Si bien que le roman aurait pu s’appeler de façon moins oblique Sans Ludivine. Ils pourraient être encore plus heureux si l’art du père était reconnu, mais cela ne saurait tarder, ils s’y emploient, séquestrant chaque invité une heure dans l’atelier du peintre dominical, pour lui faire admirer les toiles. Comme le silence annoncé à l’incipit, « La Favorite » est double : c’est un cocon et un lieu répulsif, de claustration : les parents s’en échappent régulièrement pour aller à Bâle, Berne ou au bord du lac Majeur.

Même si de mauvaises pensées la frôlent parfois ou que les vilénies des parents la blessent nerveusement, la narratrice, Silke, est douce comme la soie et comme son nom l’indique. Tellement d’ailleurs, qu’au moment, vers le milieu du roman, où elle voit le père et la mère tendres et comme réconciliés avec Ludivine, au lieu d’en concevoir une verte jalousie ou un infime pincement, elle s’endort de bonheur « avec légèreté, glissant d’un rêve vers un autre rêve ». Alors que nous, par exemple, on les eût assommés à coups de pelle en hululant « mon fils ma bataille », eu égard à leur désintérêt pour leur fille et en vertu des Bonnes de Genet. Silke est donc entièrement sainte et confiante, jusqu’à penser, après avoir été réveillée par d’amicales vaches et régalée de café par un paysan : « N’est-il pas réconfortant de savoir que les quelques égarés qui nous veulent du bien existent pour de vrai ? »

Cela posé, le critique s’attend donc à deux développements possibles : grâce à la présence bienveillante de Silke, les parents vont retrouver le sens de l’amour (option édifiante). Ou bien : malgré la grâce de Silke et en considération de leur folie à deux, la situation va dégénérer (option moderne). Une troisième solution (surmoderne) est possible : cela n’ira ni mieux ni moins bien. C’est ce qu’on pense pendant longtemps, le texte de Layaz se contentant d’accumuler des moments qui témoignent du désamour parental ou du génie poétique enfantin de Ludivine. Sans Silke est avant tout un roman d’atmosphère, où les dynamiques entre les personnages se dessinent moins par les paroles que par la façon dont un nez reçoit une goutte de pluie ou par la position d’un pied sur une branche d’arbre. Le récit est embué par la mémoire, puisque Silke rapporte des faits vieux de vingt ans : ainsi s’explique la composition en « tranches » qui sont autant de tableaux mouvants, épiphanies ou icônes. L’analyse psychologique n’est pas absente, et elle se nimbe elle aussi d’une aura divine : « D’avoir ces pensées-là, pesante ritournelle, gênait la mère et lui faisait honte. Toujours elle luttait, aurait voulu que l’on puisse jeter au feu ce qui endolorit l’âme et presse le cœur. Mais peine perdue ! Les idées viles affluaient, tenaces, s’incrustaient. »

D’avoir ainsi une narratrice capable d’un point de vue omniscient élève Sans Silke au rang de parabole. Et de fait, la bonté immaculée de la baby-sitter fait d’elle une sorte d’ange ou de messager dont la vue pénètre les misères des humains mais embellit également leur âme : « Parce qu’un ami s’enthousiasmait en parlant du souffle intérieur et des vertus du tir à l’arc, et qu’un autre défendait celles du jeu de pétanque, énumérant tout ce qui unit les boulistes et les bouddhistes, j’avais choisi une sorte d’intermédiaire en offrant à Ludivine un jeu de fléchettes. » Derrière l’humour feutré de cette introduction de chapitre se joue tout ce que Sans Silke peut offrir au lecteur et qui fait l’objet de la phrase suivante : « Développer notre attention et notre lucidité, atteindre le détachement véritable pour réaliser le lancer parfait ». Le critique, peu imaginatif, sera ici tenté de voir une leçon d’art ou de littérature : comment survivre à l’existence si ce n’est en tentant de la pincer avec des « brucelles » (un des mots préférés de la narratrice) avant de s’en dessaisir ? Ce que Silke accomplira plus tard en devenant une photographe réputée, s’astreignant « à croire sans faillir que les images peuvent porter secours ».

Éric Loret

Tous les articles du numéro 74 d’En attendant Nadeau