Tirer sa force du handicap

Anne-Sarah K. est incroyablement belle, incroyablement gaie. Elle est aussi en train, au fil des pages, de devenir sourde et aveugle. Qu’à cela ne tienne. Avec ces deux handicaps, et même, précise son ami Mathieu Simonet, grâce à ces deux handicaps, elle s’apprête à réaliser bien des choses. Itinéraire qui nous est relaté sur un mode qui n’a rien de compassionnel.


Mathieu Simonet, Anne-Sarah K. Le Seuil, 190 p., 17 €


Anne-Sarah K. n’est pas une victime, c’est une gagnante, une ardente, une flambeuse. Ce qu’elle entreprend, elle le réussit.

Pendant longtemps, et malgré une surdité grandissante, elle refuse de porter des prothèses auditives et, quand elle perd la vue, de s’aider d’une canne blanche. Elle entend et elle voit néanmoins, ou plus exactement, elle développe pour cela d’autres capacités, elle se prépare en apprenant par exemple la langue des signes. Et surtout en agissant pour les autres, ceux qui sont atteints des mêmes handicaps qu’elle, en se servant de sa propre expérience.

Elle organise une permanence juridique pour les sourds, elle se bat pour que la justice, lors de procès, prenne en compte leurs différences et que les hommes de loi ne se comportent pas comme si les sourds entendaient ou que les aveugles voyaient tout en les minorisant, en les considérant comme des êtres inférieurs auxquels on ne s’adresse pas directement.

Un jour elle convainc une salariée de venir plaider sa cause en langue des signes au Conseil des Prud’hommes. Les magistrats « intimaient à la femme, qui ne les entendait pas, de cesser de “gesticuler” ». Le lendemain, la presse, qu’Anne-Sarah K. avait invitée à l’audience, titrait : « La justice fait la sourde oreille ».

Une autre fois, elle organise un faux procès et fait constater, devant les caméras là aussi invitées, que le magistrat, pourtant au courant de la supercherie, s’adresse instinctivement à l’accompagnateur, comme si le plaignant n’était pas un véritable interlocuteur.

Mathieu Simonet, Anne-Sarah K

Mathieu Simonet © Jérôme Panconi

On le voit, les frontières entre normalité et pathologie ou handicap sont brouillées. Elles le sont aussi entre les sexes et dans les notions d’amitié et d’amour. C’est là que réside peut-être le plus grand intérêt de ce livre, sa plus grande originalité.

Mathieu Simonet, que son homosexualité, vécue à l’origine comme une honte, rapproche dès le collège d’Anne-Sarah K., l’handicapée flamboyante, raconte avec force et subtilité leur relation fusionnelle hors sexualité : « Elle était une excroissance féminine de ma personnalité » ; « on était comme deux frères, comme deux chats. »

La scène finale au cours de laquelle ils assistent à un film sur Anne-Sarah K. l’un à côté de l’autre en s’enfonçant mutuellement leurs ongles dans leurs mains respectives tant ils sont émus, est magnifique. De même celle où ils vont voir ensemble un médecin qui se moque d’Anne-Sarah K., qui fait semblant de penser ou qui pense réellement qu’elle est idiote parce qu’elle n’entend pas. Il s’adresse à Mathieu Simonet comme à quelqu’un qui est de son bord, alors que c’est de lui que l’auteur et son amie se moquent, mais en langue des signes.

Outre de l’héroïne, Anne-Sarah K., il est aussi beaucoup question d’écriture et des amours de Mathieu Simonet avec des partenaires stables ou éphémères. Remarquons en passant que le livre est dédié « à mon mari ». De la sorte l’auteur nous livre un tableau des relations amoureuses infiniment plus complexe, plus riche, que celui qui nous été proposé jusqu’à présent par la morale et la société.

Ce qui lie Mathieu à Anne-Sarah est un amour d’un nouveau genre ; ses relations avec les femmes ont beaucoup de force et on y retrouve l’essentiel de l’arc-en-ciel amoureux, jalousie, disputes, réconciliations, sur fond de partage et de connivence. L’auteur les vit en parallèle avec ses relations homosexuelles et ses dragues dans les bars de la nuit.

Le livre a des défauts, comme l’émiettement des faits dans de brefs paragraphes qui au lieu de les enchaîner les restituent dans le désordre de la mémoire. Plutôt que de s’attarder sur des réserves, on conservera la saveur inédite de ce texte atypique, diablement attachant et tendre sous la rudesse et le franc-parler d’un écrivain qui souhaite ne pas déguiser la vérité ; curieusement lyrique aussi car l’auteur préfère, il l’avoue lui-même, raconter l’enthousiasme et la beauté des commencements que de dérouler l’intrigue qu’ils préfigurent.

Marie Étienne

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