Le terrassement des ombres

Auteur en 2014 de Nos mères (Verdier), Antoine Wauters publie en cette rentrée deux romans. L’un, Pense aux pierres sous tes pas, évoque l’histoire de jeunes jumeaux, Léonora et Marcio, qui s’aiment plus que de raison, dans un monde imaginaire où se succèdent les dictateurs. Fous l’un de l’autre, ils se verront séparés par leurs parents. L’autre, Moi, Marthe et les autres, est un court récit où l’on découvre un groupe de jeunes errant dans un Paris apocalyptique. L’originalité de la langue qui porte ces deux textes, le désir qui les traverse, leur insufflent une force vive.


Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas. Verdier, 183 p., 15 €

Moi, Marthe et les autres. Verdier, 72 p., 12,50 €


« Sassaru, Nossantu, Vechiatu, Luzinatu, Mont Mirdú, Bordughu… », tous ces noms aux consonances voisines appartiennent à ce pays sans nom de Pense aux pierres sous tes pas, où vivent, dans une ferme, les jumeaux Léonora et Marcio avec leurs parents. « Entre ici et ailleurs », cet espace prend vie dans une topographie imaginaire que l’on découvre dessinée au début et à la fin du roman. Divisé en diverses régions, traversé par les rivières du Bordughu ou de l’Irrighudu, constitué de plaines, de monts et de désert, le pays se transforme entre les premières et les dernières pages. On y voit, entre autres, apparaître en nombre les « magasins du régime », un État indépendant, des « points de distribution de fraises ».

Dans Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters invente un monde fictionnel de toutes pièces, bouleversé par une instabilité politique, une volonté effrénée de modernisation, des conflits humains, économiques. Ce monde lointain pourrait parfois être le nôtre. Mais plus le roman progresse et plus les pistes et les repères de notre monde se brouillent. Dans Moi, Marthe et les autres, il s’agit d’un autre monde encore, qui semble avoir perdu une partie de lui-même. Antoine Wauters décrit un monde en miettes, hanté par l’oubli et la bêtise, dont on perçoit, en filigrane, la forme initiale : Paris, le « boulevard SainGerm », « la Biblioth Natniale », les « Gallafayette ».

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas.

© Lorraine Wauters

L’invention de ces mondes fictionnels s’accorde avec l’invention d’une langue. Dans Pense aux pierres sous tes pas, la langue semble bancale et boiteuse, proche souvent de celle des enfants. « Pense aux pierres sous tes pas », recommande Marcio à Léonora pour qu’elle ne tombe pas. C’est dans ses arythmies, ses décalages et ses déséquilibres que la langue de ce roman puise sa force et son originalité. Ainsi, lorsque les jumeaux, amoureux, sont surpris par leur père au fond du fenil : « Il restait là, sans bouger, et ne disait plus rien. Puis il a fait un pas en arrière et c’est là que je l’ai vu, Paps, marcher vers nous avec les grands yeux de dingue qu’il avait avant de cogner. Il marchait vite. Un fou. »

La langue qu’Antoine Wauters invente touche à une forme d’immédiateté. Directe, brute, elle incarne la violence des parents de Léo et Marcio, mais aussi celle du monde dans lequel ils évoluent : « On était comme ça à l’époque : on ne pensait à rien et on ne connaissait rien. Chez nous, dans les terres tout au sud, seul comptait le travail manuel : moissons, vêlages, production de lait, plantation de tomates. […] Juste les vieux magazines pornos qu’on avait trouvés dans le fenil de Zbabou ». La force de ce langage transparaît dans le travail du rythme souvent effréné et les sonorités de noms souvent abrégés pour plus de vitesse : « Léo », « Zbabou », « Mams », « Paps », « Zio ». Ces mots, comme écorchés vifs, fondent le monde de Moi, Marthe et les autres. Là aussi, la langue trébuche, et c’est dans cette instabilité qu’elle semble trouver son fondement et sa force poétique : « Mad dit : six boîtes de médicaments antidéprss, trois tablettes d’Asprines, trois sacs de marrons et d’akènes de tilleul, les moufles de Marthe ».

L’ablation des mots, qui dans ce Paris dévasté peut sembler tragique, produit pourtant de l’humour, à l’image de ce passage dans Moi Marthe et les autres, où « la patrouille » en charge de fouiller Paris pour se procurer à manger fait l’inventaire de ses trouvailles : « La patrouille vient de rentrer. Elle a trouvé des bidons de saindoux. Du Coc-Cla. Des clopes Malbro. […] Deux kilos de Maïzen (pour sauce brune) ». Dans Pense aux pierres sous tes pas, la force comique et libératrice des mots est évoquée à travers Mama Luna, personnage rédempteur, qui offre aux jumeaux des listes de mots à apprendre et à répéter en boucle pour être heureux : « Liste 1 : aconit, truite, druide, durite, bobard. Liste 2 : mouffette, mauviette, triceps, trachée, tranchez. À vous ! ».

Ce travail du langage, commun aux deux textes, tisse un lien original entre deux univers que tout semble opposer. Entre les paysages immenses et brumeux de Pense aux pierres sous tes pas, et le Paris minéral et souterrain de Moi, Marthe et les autres, si l’on peut s’amuser à imaginer des ponts entre les deux mondes, c’est cette langue poétique et sensible qui semble le mieux les réunir. Dans ces deux textes, Antoine Wauters s’approche en effet au plus près des corps et des paysages. Le désir fou entre un frère et une sœur n’a que rarement été écrit avec une telle fougue : « Embrasse-moi comme une fille, mon frère, j’ai dit sans réfléchir, tellement je me sentais bien, profonde, tellement bien avec lui. Fais la fille qui embrasse ».

Antoine Wauters serre au plus près entre ses mots ce « monstre chaud » qui anime les deux enfants et les pousse à inverser les rôles, devenir fille ou garçon, d’un claquement de langue. Les corps des deux enfants amoureux sont décrits jusque dans leurs moindres sensations, avec leur propre langage, sans naïveté, libéré pour un temps des genres auxquels ils sont assignés : « sa langue en moi et ses caresses puis ses morsures, l’un et l’autre allongés dans la paille. Trop bon ». Ce désir fou s’accorde à la beauté sensorielle des paysages avec laquelle ils font corps : « L’odeur du petit jour grisait, mes doigts léchaient les fleurs à hauteur des premiers vallons et, quand une fine pluie soudain venait, on se mettait à tirer la langue pour savourer à plein : ces gouttes, ces petites gouttes ». Antoine Wauters parvient à dire avec autant de force et d’empathie la douleur de la séparation des jumeaux, écartés par leurs parents : « Ma sœur partie, ce fut comme si la mort ‟naissait” en moi ».

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas.

© Granger Bridgeman Images

Pense aux pierres sous tes pas, ainsi que Moi, Marthe et les autres, sont animés par cette écriture intense des sentiments. On y perçoit une forme d’engagement sincère, à corps perdu, de ces mots qui s’accordent, jusque dans leurs excès, avec les personnages et leurs trajectoires. C’est peut-être là, dans cette générosité de l’écriture, que l’on peut regretter certaines considérations trop générales délivrant une forme de morale trop explicite ou naïve, qui pèsent sur certains chapitres : « pendant que je songeais qu’être séparé de quelqu’un, c’est être séparé non pas une fois seulement et pour de bon, mais des tas de fois, pendant des jours, des mois et des années, jusqu’à ce que le manque, enfin, en ait assez de vous butiner le cœur ». De telles phrases tendent à clôturer une histoire pourtant libre et ouverte à différentes lectures.

Pense aux pierres sous tes pas et Moi, Marthe et les autres sont plus justes quand ils frôlent, sans l’expliciter, la parabole politique. La dictature évoquée dans le premier récit, la langue et le monde « moderne » que le colonel Bokwangu instaure, révèlent l’engagement porté par ce texte. Antoine Wauters souligne avec justesse les conséquences intimes et psychologiques de cette transformation forcée du monde : « Un cran plus haut dans la violence, ils voulaient nous chasser de nos terres, nous changer en caissiers de supermarchés et qu’on les suive dans cette ère nouvelle nommée Modernité. Mais voilà, brûlez les champs d’un paysan, arrachez-lui ses arbres, trucidez son bétail, vous obtiendrez cela et cela seulement : la vengeance. » C’est sans nul doute là, dans ce lien tissé entre l’intime et le politique, que les deux récits puisent leur plus grande force romanesque.

Jeanne Bacharach

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