L’identité n’a pas d’identité

Comme le montre si clairement Nathalie Heinich, le terme « identité » a commencé à envahir la littérature sociopolitique à partir des années 1880 ; il s’agissait dans le politique d’instituer des « idéalités » indiscutables, d’établir des zones de conviction, à la fois claires et convaincantes (justifiant d’avance, de manière non encore formulée mais implicite, le camp de concentration futur).


Nathalie Heinich, Ce que n’est pas l’identité. Gallimard, 140 p., 16 €


« L’identité » est, en soi, la ligne de séparation entre le même et l’autre. Sur le plan social, elle est la face « civile » de l’appartenance religieuse, muée en « choix » politique où le bonheur est garanti pour peu que le substrat idéologique soit correct. La Pensée n’y a qu’un seul côté. L’identité impartie politiquement ou même socialement ne voit que d’un œil.

Oscillant entre « droite » et  « gauche », cette notion mise entre des mains universitaires orientées est « une  régression du statut de la recherche qui nous ramène à l’époque, pas si lointaine, où l’on jugeait normal d’évaluer une production scientifique à l’aune de son appartenance à la ‟science bourgeoise” ou à la ‟science prolétarienne” ». On a vu à quelles aberrations ces fixations mentales pouvaient mener. Il en résulte une forme de soumission qui parvient à éliminer les éléments contradictoires comme « ennemis » au point que l’identité nationale se formule surtout négativement, comme étant ce que les autres ne sont pas. L’identité toujours à la fois affirme sa définition et la conteste à d’autres qui n’en sont pas. Elle est en permanence menacée de succomber aux extrêmes.

Le sentiment d’identité est commun à toutes les identités, elles se ressemblent toutes, à la fois individuelles et communes à d’autres. L’identité se « nomme », le nom la délimite au gré de chacun, tout le problème est là .

Nathalie Heinich, Ce que n’est pas l’identité

René Magritte, « Le double secret » (1927)

Comme le rappelle Nathalie Heinich en citant le grand  livre de Norbert Elias paru en 1990, Les Allemands (Paris, 2017 !), c’est tardivement, à la fin du XVIIIe siècle, que s’établit avec la force (destructrice ?) qu’on lui connaît l’idée de nation. Elle remet totalement en question le cosmopolitisme des régimes aristocratiques antérieurs qui ne surent pas en universaliser la portée. La nature national-révolutionnaire de cette idée constitue tout  au long du XXe siècle ce qu’on nomme maintenant l’identité. Cette identité est dès lors admise comme évidente, il s’installe (selon Elias) une « continuité remémorée » qui semble de plus en plus délimitée et établie, alors qu’elle est, et c’est peut-être cela l’identité, essentiellement fluente, impossible à définir de façon indiscutable. Chacun à sa façon la fait sienne : « L’importance de ces différentes façons de se définir est donc relative à la situation dans laquelle se pose la question de l’identité individuelle ». Les identités ne sont pas seulement nationales ou « religieuses », elles sont multiples : on peut être « riche », « protestant », « marié » « cadre », ou « coiffeur », elles sont plus ou moins collectives et l’on peut s’assimiler plus ou moins à elles, de plus elles  sont contestables par soi-même ou autrui. L’identité est légitime pour qui l’éprouve et du coup contestable pour qui ne l’éprouve pas. Dès qu’elle est admise par les uns, elle est contestée par d’autres. Elle sollicite l’opposition, elle est, au bout du compte, de nature essentiellement guerrière, elle est faite sur sa dénégation : « vous n’en êtes pas ». Rien ne permet autant d’exclure que cette fameuse identité .

C’est là le point d’achoppement qui sans cesse remet en question les diverses certitudes que recouvre l’identité. L’identité a en propre de pouvoir être déniée, c’est pourquoi les pouvoirs ont institué les cartes d’identité puisqu’il n’y a nul autre moyen de la prouver. Comment prouver que je suis bien celui que je suis ? « Pas d’identité donc sans crise d’identité, plus encore que pour ces identités collectives que sont les ‟peuples” ou les ‟cultures”, cette règle se vérifie à propos des êtres humains ». L’identité est par nature exclusive de ce qu’elle ne recouvre pas, sans que personne puisse vraiment dire ce qu’elle n’est pas. Elle est ainsi facilement absorbée par la soi-disant « psychologie positive », elle risque fort, ainsi comprise, d’être un excellent moyen de mise au pas. On voit ici, ou l’on revoit plutôt, le politique basculer dans une appartenance sacrificielle et religieuse comme du temps simultané du nazisme et du communisme.

Ce n’est pas pour rien que le livre de Nathalie Heinich se clôt  par une postface consacrée à « L’identité à l’épreuve de la judéité » et tout devient alors insoluble et indissoluble. L’identité d’un juif qui se dit français, anglais ou polonais est toujours incertaine. Une telle identité (appartenance ?) lui sera tôt ou tard contestée, il sera renvoyé à sa judéité que rien ne pourra dissoudre, dût-il être tout autre chose, un faux juif, par exemple, rejeté par les uns comme par les autres : qui est de mère juive et de père non juif ou l’inverse n’est pas reconnu comme juif. À la persécution extérieure vient s’ajouter la discrimination interne. Mais les lois dites de Nuremberg réconcilièrent tout le monde, à leur façon, car, comme on le sait, est considéré comme juif quiconque n’a pas quatre grands-parents baptisés à la naissance. C’est ainsi qu’on transforme les religions en races.

Georges-Arthur Goldschmidt

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