Politique dans la montagne

Dans Ne m’appelle pas Capitaine, le romancier et poète haïtien Lyonel Trouillot fait résonner avec force deux voix dissonantes. L’une, celle du Capitaine, habitant du quartier pauvre de Morne Dédé à Port-au-Prince, est portée par la rage des souvenirs, et les colères anciennes toujours vives. L’autre, celle d’Aude, habitante de Montagne Noire, descendante d’une famille blanche et riche, trouve sa force et sa lucidité sous le regard et les mots acerbes du Capitaine. Les deux voix, distinguées dans le roman par des italiques pour le Capitaine, se nourrissent l’une de l’autre. Avec habileté, elles tissent ensemble un récit aux allures de roman policier, hanté par la violence et l’absence, animé par une splendide langue ciselée.


Lyonel Trouillot, Ne m’appelle pas Capitaine. Actes Sud, 160 p., 17,50 €


« Ne m’appelle pas Capitaine. N’en déplaise aux poètes, mes chagrins jamais n’ont eu le pied marin. » Le dernier roman de Lyonel Trouillot s’ouvre sur cet appel à une absente, cet impératif qui donne le la, dans lequel on entend la rage d’une voix insistante et la colère d’un «presque cri» persistant jusqu’à la fin. Y résonne aussi la voix de l’autre, l’interlocutrice présente mais interdite, soumise à la violence des mots du Capitaine. La première phrase du roman, reprise dans le titre, souligne le dialogue au présent impossible, la discussion douloureuse avec le passé, où l’autre s’écrase sous la violence des mots et du récit des souvenirs. « Je n’aime pas les journalistes », répète Le Capitaine à Aude, jeune et riche journaliste blanche de Montagne Noire, venue interviewer le vieux Capitaine, dans sa maison de Morne Dédé, pour écrire un article sur ce quartier pauvre de Port-au-Prince. Ce nœud qui entrave les mots et la parole insuffle au récit une force paradoxale, où l’on comprend que les mots et la voix de l’autre, interdite ou absente, constituent le sujet essentiel du roman. La rencontre avec Le Capitaine est d’abord une rencontre avec une voix qui monologue, qui s’adresse à une absente énigmatique jusqu’aux dernières pages du roman : « La voix était venue du premier étage. Elle continuait de parler, mais ne s’adressait plus à moi. ‟Quand je ne serai que fantôme, je t’aimerai […]” ». Cette apparition vocale, dans le mystère qu’elle suscite, instille au personnage du Capitaine et à son récit une ampleur décisive.

« Le Morne Dédé. Ce qui avait été et ce qu’il en restait. Ce qui avait changé. J’étais venue pour cela. » Le Capitaine, fondateur d’un club d’arts martiaux sur la montagne de Morne Dédé, créateur d’une utopie, fervent optimiste, incarne cet espace. Assis sur son fauteuil, il raconte à Aude Morne Dédé ce lieu de refuge des opposants à la dictature, ravagé par la guerre et la pauvreté. Le personnage du Capitaine, à peine décrit, incarne non seulement une voix, mais aussi un « lieu de passage », de vies disparates, où se dessine avec finesse, par touches successives, une galerie de portraits. « Mais sa bouche est une vie des autres », écrit Aude. L’évocation du « gros Nènè », et son « gros corps flasque », habitant du quartier, proche de la police militaire, est à cet égard une des plus brillantes du récit : « Néné, il était pas si gros que ça. Mais c’était surtout une ordure. Depuis petit, il crachait du venin. Un semeur de détestation. Le malheur, la dégradation, tout ce qui pouvait faire mal à l’autre, c’était son terrain de jouissance. »

Lyonel Trouillot, Ne m’appelle pas Capitaine

Lyonel Trouillot © M. Melki

À travers la voix du Capitaine, dit Francis Morin, habitant du silence, c’est tout un monde d’avant qui ressurgit, mais c’est aussi une langue. Au creux de la voix du Capitaine, à la manière d’un maître des arts martiaux, Lyonel Trouillot la travaille, la cisèle et la sabre pour mieux lui insuffler son rythme, sa force de précision. Rapides, enlevés, les passages en italique qui retranscrivent la voix du Capitaine sont parmi les plus percutants. « C’est Antoine qui t’envoie ? Ce vieux salopard, il préfère toujours ses chevaux aux humains ? Avec une famille comme la tienne, on ne peut guère lui en vouloir ». Ainsi commence l’un des premiers chapitres du roman. L’oralité violente de ces passages cohabite avec une forme de lyrisme où l’on entend la musique d’une langue sage et limpide : « Essayer, c’est un verbe très paresseux quand il s’agit d’actions qui relèvent de la décision. Les choses du gré ne s’essayent pas, elles se réalisent. Si quelqu’un te demande la lune, tu peux dire que par amour, sans être certaine de réussir, tu vas quand même essayer. La lune ne dépend pas de toi. […] Ta main, elle est à toi et bouge sous ton contrôle ». Le Capitaine ne délivre que peu de leçons de morale à Aude, évitant ainsi toute pesanteur. Mais ce passage, unique dans le roman, se reflète avec justesse dans chacune de ses prises de parole. On y entend l’engagement d’un homme qui jamais ne se dédie et ne renie ses actes : « Non, je n’ai jamais éprouvé le moindre regret ». On y entend aussi la fragilité de cet homme hanté par l’absence d’une femme, dont le visage ne se dessine avec netteté qu’à la fin du roman : « M’appelle pas Capitaine. C’était la nuit. Nous marchions et je t’aimais. Tu m’as laissé les bruits de la nuit. La savane. La marche. »

Entrée comme par effraction dans le « pays de [ses] morts », Aude perce la sagesse, la force et la fragilité d’un homme. Le personnage de cette jeune journaliste, « héritière de la tradition », permet à Lyonel Trouillot de faire entrer en résonance deux voix et deux espaces que tout oppose. Grâce à elle, à ses doutes, au regard critique qu’elle porte sur sa famille et son environnement, l’auteur parvient à dépasser tout manichéisme. Aude, passe-murailles, affranchie des barrières qui entourent les villas de son quotidien haïtien, des rituels, des idées, et de la morale familiale, contribue ainsi à faire trembler les murs des oppositions ancestrales, à troubler les antithèses et les expressions figées. La déconstruction, au sens propre, des proverbes et des expressions de sa mère révèle une réflexion lucide sur les rapports de pouvoir et de domination : « Une jolie brune-pêche” pour qualifier une cousine ou une nièce, une femme de la famille ou du clan pas suffisamment blanche à son goût. ‟Les brunes pêches sont jolies aussi” ». Aude, presque écrivain, déconstruit, par une attention aigüe à la langue, les expressions racistes de sa famille. On perçoit à travers elle l’engagement contre les clichés et le travail de déconstruction d’un récit officiel et figé du passé auquel s’emploie Lyonel Trouillot de livre en livre. La langue qu’il invente alors, au plus près des corps, des « mains assassines », des mains « dures comme la pierre », lui permet de dépasser ces stéréotypes. Au plus près des corps et des mots crus et doux, au creux de la rage intime de chaque personnage, Ne m’appelle pas Capitaine parvient à incarner une force d’engagement rare et salutaire.

Jeanne Bacharach

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