Los desastres de la vida

« El Clínico » n’est pas le surnom narquois d’un baron de la drogue. C’est le nom de l’hôpital madrilène où l’auteur de cette danse macabre est né cinquante ans plus tôt, et où il vient d’être hospitalisé. Les médecins pensent qu’il ne lui reste plus que trois mois à vivre. « Délire de fièvre. Reconstitution », et voilà le lecteur entraîné dans une série de chapitres alternant entre le présent de l’hôpital et le passé de Kiko Herrero qui a fui l’Espagne de la transition démocratique sans rien, pas un sou, un ou deux contacts à peine, attiré par la France dont il a appris la langue au lycée français.


Kiko Herrero, El clínico. P.O.L, 215 p., 17 €


À peine arrivé à Paris, il s’improvise homme à tout faire chez des vieilles : vieilles à chats, vieilles à chiens, vieilles à griffes, vieilles mauvaises comme la gale, vieilles moulins à parole, vieilles nostalgiques de la courtoisie des Allemands… Il les écoute, tel un entomologiste médusé, en faisant la poussière – expression qu’il met quelques instants à comprendre : « Comme faire l’ours ou faire le clown ? », demande-t-il à sa première cliente. Aux Parisiennes chez qui s’accumule cette poussière « composée de tous les morts qui sont revenus sur terre », il oppose les Madrilènes qui astiquent frénétiquement et relèvent « la tache indélébile d’être née femme dans un pays qui ne les considère qu’à l’éclat de leurs sols ».

La gent féminine ne lui fait pas peur. Il a grandi au milieu de femmes, comme il a grandi au milieu de religieux. Nonnes, prêtres, mystiques, confesseurs sont omniprésents chez Kiko Herrero. S’il s’agit de proches, ils provoquent chez lui de la perplexité ; s’il s’agit de personnes plus éloignées, elles réveillent en lui un anticléricalisme farouche, énorme, ivre, qui donne lieu à des scènes franchement burlesques. Ainsi, ce prêtre rwandais qui entre dans sa chambre d’hôpital alors qu’il est donné pour mort et le ranime sur le champ : « Un curé africain du Rwanda ! […] À cet instant j’ai compris que j’allais mourir : quand on voit des corbeaux tourner dans le ciel, c’est qu’un cadavre n’est pas loin ». Son aversion pour toute figure officiellement consacrée au service d’un ordre s’étend à toutes les religions ; en témoigne une scène où il se rend au siège du PC français avec le nom d’une connaissance de son père et se heurte à l’indignation de l’hôtesse d’accueil : « Antonio Gutiérrez, saviez-vous qu’il n’a pas voulu renier le stalinisme ? Vous pouvez quitter immédiatement les lieux. » Son anarchisme est profond, il repère aussitôt les petits soldats. C’est aussi une forme d’élan vital dans un monde peuplé de semi-cadavres.

Kiko Herrero n’évoque de corps qu’abîmés, usés, déformés, putréfiés, décomposés, urinant sans crier gare. Le corps de Juan, ami argentin qui l’hébergea et « devenait un petit squelette mouvant aux longs cheveux épars », victime d’une maladie « inconnue » trop connue. Le corps de J. Z., l’objet de tous ses fantasmes du temps du lycée, qui vient lui rendre visite à l’hôpital, caché sous les poils, la barbe, la tignasse : « Lycanthrope de jour, si tu veux me dévorer, il est déjà trop tard », s’adresse-t-il à lui en une étrange prière muette. « J’aime les gens petits, mais j’adore les géants. Je suis attiré par les manchots et plus encore par ceux qui boitent. Le défaut révèle la beauté », confesse-t-il.

Kiko Herrero, El clínico.

Los desastres de la guerre, de Francisco Goya

Retirez les couleurs et apparaîtront sous vos yeux les gravures de Goya où rampent et volettent toutes sortes de monstres, d’éclopés et de mendiants victimes des guerres napoléoniennes. La série du grand peintre a été intitulée Los Desastres de la guerra, celle de notre écrivain pourrait être baptisée Los Desastres de la vida. Oui, les clichés de Kiko Herrero sont gravés au burin, croqués par une plume qui ne retient que les détails bizarres, les malformations, les trucs saugrenus. Il saisit et grossit les traits de tous les égarés et de tous les gueux du monde, tous ceux dont la misère, la laideur ou la bassesse croisent sa route.

Il voit ce que peu voient. À Paris, métro Mabillon, au cœur du carré du bon goût français, il repère un clochard qui dévore de la viande crue et lutte « contre ce bout de bidoche semblable à une chaussette, élastique et malléable ». À Madrid, à l’hôpital, il note les victuailles que les parents apportent et rappelle tout ce que représente un sandwich aux calamars frits : « La faim ancestrale et le souvenir de l’après-guerre civile planent encore dans l’inconscient collectif », écrit-il. Où qu’il soit, il arrache le rideau, projette une lumière crue et montre ce que l’enrichissement vanté de la mondialisation est censé effacer.

El clínico n’est pas un récit comme les autres : il se déroule aujourd’hui, il est daté dans le temps puisqu’il sous-entend la Movida et la guerre d’Espagne, mais il évoque des usages et des images d’un autre âge : cour des miracles, carnaval, fête des morts… Le regard de Kiko Herrero est atypique et sans équivalent parmi les écrivains français contemporains. Sans doute parce qu’il écrit dans une langue qui n’est pas entièrement la sienne et laisse filtrer d’imperceptibles fautes lexicales, de très légers décrochements syntaxiques, glisse des expressions espagnoles. Sûrement parce qu’il possède une sensibilité extra-lucide et trahit une cruauté mêlée d’empathie, une douce férocité, une forme de miséricorde sacrilège.

Sa description du quartier de Château-Rouge, où se rassemblent « les busca-vidas (chercheurs de vie) », est inoubliable : elle nous parle des pauvres, des damnés, des méprisés, des erreurs de la vie, et elle en fait une galerie d’hommes et de femmes qui auraient pu, qui auraient « dû », par pitié, être avortés. La mort, ou la vie, ne fait qu’une bouchée de ces êtres qui se maintiennent comme ils peuvent : de petits métiers, de sales métiers, des métiers que l’on croit disparus, de ceux que l’on cache, de ceux qui font honte. Ils sont « en trop et trop nombreux, commente l’auteur, [ils] ne trouveront d’autres chemins que celui de la débrouille, l’insignifiance, la misère et souvent la prison ». À chaque naissance, Dieu semble mourir un peu, mais le démon est absent de ces pages, sauf dans la bouche de ce prêtre pour qui les enfants de Rouges étaient « la semence du diable ». L’idée de résurrection se retourne en cauchemar, l’espoir en un désir de mort réel, vécu, pas feint pour un sou.

Kiko Herrero, El clínico.

Kiko Herrero © Valérie Mrejen

Chez Kiko Herrero, souvent, les hommes ressemblent à des animaux, très gros, comme des baleines, ou très petits, comme des fourmis, lesquelles reviennent partout dans ce récit : celles dont il observe la société hiérarchisée dans une moitié de pomme qu’il conserve pour la voir se flétrir ; celles que ne sont plus que les hommes quand ils s’exterminent ; celles que nous sommes quand nous acceptons d’être aux ordres – « fourmis légionnaires ». Avec ou sans âme, les personnages sont grotesques, outranciers, qualifiés, surqualifiés par de multiples adjectifs que le jardin de la langue à la française recommande d’éviter. Kiko Herrero n’a que faire de la bienséance et de la correction, stylistique ou autre. Sous ses yeux, la vie est grand-guignol, rocambolesque, et la folie rôde.

Il faut lire la scène délirante de sa naissance : la sage-femme à califourchon sur le ventre de sa mère, bondissant pour expulser le bébé réfractaire. Ou celle de la fête organisée dans l’ambassade libyenne à Londres, fermée sur ordre de Margaret Thatcher en guerre contre Kadhafi : l’auteur se laisse guider par une punkette espagnole appelée Guerra, qui mène une folle équipée finissant par le saccage de l’ambassade et le vol d’une Rolls-Royce décorée de deux drapeaux libyens. Ou encore, celle de la nuit du 14 octobre 1987, date d’une tempête historique, quand il échoue dans un banquet dressé sur une péniche, présidé par Jean-Marie Le Pen, jusqu’à ce qu’une blonde avinée se précipite sur lui, cul par-dessus tête au sens propre.

Comment Herrero fait-il passer autant d’excès sans que le lecteur succombe ? C’est qu’il a l’art du comique de situation. Peu importe qu’il se déroule hier ou aujourd’hui, son récit est une succession de scènes parfaitement distinctes, entre lesquelles chacun peut souffler pour se remettre de sa stupeur et de son rire. La force du livre vient de ses rebondissements, de son rythme accidenté, y compris de ses défauts de construction. « Je préfère me souvenir faux, douter, ne pas savoir. Je chéris les failles et les lacunes des mécanismes de mon cerveau », écrit Kiko Herrero. Nous ne dévoilerons pas la fin, sinon pour dire qu’elle est heureuse et montre que le plus grand de ces défauts de construction ne vient pas de Kiko Herrero mais de la vie, comme un retournement suprême de situation.

Cécile Dutheil

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