Brocarts, peinture et poésie

Sous leurs riches robes de brocart, aux plissés aussi savants que variés (bouillons abondants, finesse des cordons, guipures et corselets), élégance rehaussée par le faste des couleurs et des pierreries, les saintes sont fortes et rusées. Ni La Légende dorée de Jacques de Voragine, au Moyen Âge, ni les récits édifiants et merveilleux, collationnés par la piété des Bollandistes, religieux voués depuis le XVIIe siècle aux travaux hagiographiques, n’étaient de taille à saisir la personnalité de ces femmes d’exception. Il y fallait d’autres dons, plus éclatants : le pinceau d’un grand, Francisco Zurbarán (1598-1664), né en Estrémadure et tôt appelé à œuvrer à Séville, opulente cité portuaire, foyer du commerce avec la jeune Amérique. Il devait ensuite contribuer aux riches heures de la cour de Philippe IV.


Florence Delay, Haute couture. Gallimard, 108 p., 12 €


Zurbarán avait en lui l’ardeur et l’amour voulus pour se hausser au niveau de ces héroïnes qui, « pour la plupart, furent ardemment désirées ». Florence Delay, quant à elle, trempe sa plume dans les récits d’aventures. Catalina (Seuil, 1994) nous livrait le portrait d’une intrépide et farouche voyageuse, bretteuse échappée aux grilles du couvent et jalouse d’une liberté individuelle inconnue de son Espagne classique natale. L’écrivain qui racontait, il y a peu, les amours royales des dames de Fontainebleau à la cour de François Ier (Il me semble, mesdames, Gallimard, 2011) restaurait dans ses vignettes l’espace de liberté qu’elles avaient conquis pour elles comme pour l’avenir des mœurs et des arts. Amoureuse de l’Espagne (Mon Espagne, or et ciel, Hermann, 2008) aficionada des poètes et dramaturges chrétiens du Siècle d’or, traductrice de Garcia Lorca et de José Bergamín au XXe siècle, maintes fois associée à Jacques Roubaud pour donner, dans Graal théâtre par exemple, une version contemporaine de l’audacieux trobar de l’amour courtois), la narratrice a la détermination de ses héroïnes.

Florence Delay, Haute couture

Florence Delay © Jean-Luc Bertini

Florence Delay a jadis suivi Catalina dans ses résurrections littéraires, brillante chez Thomas de Quincey, partielle chez Heredia. Elle avait même, dit-elle, osé une fantaisie collective dont elle avait distribué les rôles à ses amis Claude Royet-Journoud, Francis Marmande, Jean Echenoz, Maurice Bernart et Jacques Roubaud. Elle piste ici les toiles de Zurbarán à Madrid comme à Londres et à Paris. La brillante collection de la galerie espagnole du Louvre, fruit des larcins du maréchal Soult lors de la conquête de l’Espagne par Napoléon, avait été tristement dispersée aux enchères par la Seconde République. Plus d’ensemble Zurbarán à Paris donc. Mais Florence Delay ne se laisse pas entamer par l’adversité. Rien ne résiste à sa patiente enquête. Elle tient cette force de Nerval, à qui elle a consacré un livre très personnel (Dit Nerval, 1999). Le gentil Gérard était à la recherche d’un ouvrage rare aperçu à Francfort, l’histoire du comte de Bucquoy. Il avait fait de ce personnage d’Ancien Régime, abbé aristocrate échappé de la Bastille, le héros d’un livre annoncé, avant même que d’être écrit. Les Faux-Saulniers sont, chez Nerval, le récit de cette recherche des documents autant que la résurrection d’un personnage singulier.

Surprise, c’est une Apolline, toile aux dimensions plus modestes que les autres Zurbarán, ultime trace de la prestigieuse collection parisienne de jadis, qui, dans Haute couture, sera la plus délicate à retrouver. Elle manque à la place que lui assigne l’inventaire. Il faudra plusieurs visites et l’accompagnement d’un conservateur pour la localiser enfin dans une galerie adjacente à la salle indiquée. Le tableau frappe par un singulier équilibre ou plutôt par le déséquilibre qu’il présente chez la jeune martyre d’Alexandrie « entre douleur et douceur, oubli et promesse ». « Jamais, ajoute l’écrivain, congé à la terre ne m’a paru aussi radical, jamais arrivée au ciel plus désirable ».

Florence Delay, Haute couture

Sainte Agnès, par Francisco de Zurbaran

On ne dévoilera pas l’énigme de cette quête passionnée, l’origine de la sensibilité aux tissus et à l’élégance. Rien de futile ici. Un conte de Grimm avait pu laisser deviner, superficiellement encore, le lien entre l’écriture et l’art du couturier, du tailleur disait-on à l’époque. La création plonge dans l’enfance, dans l’amour des lointains, de terres secrètes où l’invention est reine, et où les femmes, délivrées des entraves que sème sur leur route la loi des hommes, triomphent à leur façon. Zurbarán, contemporain de Vélasquez mais moins favorisé par son souverain et par ailleurs victime de la jalousie de ses confrères qui n’admettaient pas qu’il ne se soumît point aux usages de la corporation, atteint ici à la maîtrise. Plus que l’austère série de ses moines blancs commandés par les couvents de la Contre-Réforme, nous touchent aujourd’hui ses femmes aux noms parfois improbables que distinguent les villes qui les honorent, Casilda de Tolède, Rufine de Séville ou Engrâce de Saragosse. Reines d’antique lignage chrétien comme Catherine d’Alexandrie, dont la Jeanne du Procès de Jeanne d’Arc dit entendre la voix chez Robert Bresson, ou fille de Yahya ibn Ismail al-Ma’mun, émir de Tolède, comme ce fut le cas de Casilda, elles atteignent par leur fermeté à une indépendance souveraine.

Par surcroît, Jacques Roubaud offre à son amie une libre variation sur le sonnet de Baudelaire « Correspondances ». Les deux tercets qu’il compose, véritable hymne aux tissus, achèvent les échanges entre les étoffes et la spiritualité, « les transports de la chair et du mot ».

Stéphane Michaud

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