Un deuil orthonormé

Julien Boutonnier publie M.E.R.E, un livre-objet-papier-fichier-performance-abécédaire, une sorte de cyborg poétique qui fait écho, plutôt que suite, à Ma mère est lamentable, son précédent recueil chez Publie.net.


Julien Boutonnier, M.E.R.E. Publie.net, coll. « L’esquif », 496 p., 25 € (version numérique incluse)


M.E.R.E s’ouvre sur le même texte liminaire que Ma mère est lamentable, « Rêve de New York », du moins c’est ce que l’on croit au premier abord. Mais à y regarder de plus près, les deux versions diffèrent. Contrairement à la seconde, la première ne porte pas de titre, mais commence ainsi : « Un songe m’a visité. Il s’appelle ·RêvedeNew York. » Puis, quand on poursuit la lecture, de subtiles variantes apparaissent : « Je suis jeune. Je dois avoir vingt ans. Nous attendons dans une pièce exiguë. Quand vient mon tour, je m’avance dans un couloir étroit, légèrement en pente ; sur le sol est posé un linoléum lisse. » (Ma mère est lamentable) « Je suis plus jeune qu’à ce jour. Je dois avoir dans les vingt ans. Nous attendons dans une pièce exiguë. Quand vient mon tour, j’avance dans un couloir plutôt étroit, légèrement en pente, sur le sol duquel est posé un linoléum lisse. » (M.E.R.E)

C’est l’illustration, dès les premières lignes, de l’obsession de Julien Boutonnier pour le souvenir et la façon dont les siens évoluent au fil de réminiscences successives, par l’adjonction de détails anodins qui sédimentent et ne laissent jamais la mémoire se figer dans une forme précise.

Julien Boutonnier, M.E.R.E

Julien Boutonnier

M.E.R.E est construit comme un abécédaire, mais à trente-deux lettres, « l’alphabet polonais, l’alphabet du pays des Plaines », chaque lettre étant une « balise » qui vient s’inscrire dans « un repère orthonormé […qui…] assigne à l’axe des abscisses les huit chiffres de la date de ce jour précis où la mort de ma mère n’a pas eu lieu dans ma vie […] un système de coordonnées dans lequel le territoire du vide se trouve momentanément lié, ligoté, relié à un ordre arbitraire… ». Chacune de ces balises crée un espace dans ce « territoire du vide » où les mots s’organisent, se brisent, se décomposent en calligrammes ou en vers éclatés sous des formes évoquant la poésie non narrative, mais le terme serait impropre parce que, justement, ces mots, ainsi déployés sur la page, découpés, réduits à des graphèmes de sens minimal, racontent quelque chose. Ils racontent la perte. Julien Boutonnier avait déjà commencé à jouer le jeu de la déconstruction génératrice de sens dans Ma mère est lamentable, où l’un de ses poèmes proclamait :

m

é –moi

re

donnant ainsi à lire, d’un seul bloc, « aime, moi, émoi, mère, mémoire ». Dans M.E.R.E, il poursuit cette recherche formelle de l’ADN graphique des mots et, par là même, de ses souvenirs, selon une chronologie double, celle de l’alphabet, lequel, établissant l’ordre des lettres dans une langue, nous indique un avant, un après, un parcours, de A à Ż, et une autre, parallèle, spatiale, qui emplit de ces lettres le repère orthonormé, occupant chaque fois un peu plus d’espace jusqu’à l’investir entièrement, sans ordre évident, comme une expansion absurde. Là où Perec, pour illustrer la perte, avait joué avec la disparition d’une lettre, Boutonnier préfère ressasser, malaxer, rejouer indéfiniment une scène qui n’est jamais ni tout à fait une autre ni tout à fait la même.

Julien Boutonnier, M.E.R.E

Le livre est agrémenté d’un complément numérique, téléchargeable gratuitement pour ceux qui ont acheté la version papier, où l’on trouve des entrées du journal de l’auteur, des citations (Imre Kertész, souvent, Giorgio Agambem, Georges Perec : « L’aleph, ce lieu borgésien où le monde entier est simultanément visible, est-il autre chose qu’un alphabet », d’autres…), des extraits du Livre des morts des anciens Égyptiens, des photos, des illustrations et des fichiers audio où les poèmes sont lus – et performés – à une ou plusieurs voix. Ces entrées, en vis-à-vis des pages auxquelles elles se réfèrent, fournissent des clés de lecture autant que des mises en perspective. Par exemple, Serge André, dont Boutonnier cite l’extrait suivant, tiré de L’écriture commence où finit la psychanalyse : « La lettre tire son pouvoir et son attrait moins de ce qu’elle véhicule (son contenu, son message) que de ce qu’elle est au-delà de ce qu’elle peut signifier. Elle a un pied dans le registre de la parole (car elle est évidemment prise dans le jeu du signifiant), mais aussi – et c’est ce qui la distingue en tant qu’écrit – un pied dans l’au-delà de la parole. À vrai dire, la lettre ne justifie son existence que dans la mesure où elle vise à donner vie et forme matérielle à ce qui ne peut être atteint par la parole. »

On ne saurait mieux dire, car se plonger dans la poésie sombre et intersémiotique de Julien Boutonnier vous fait effectivement poser le pied dans l’au-delà de la parole.

Santiago Artozqui

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