Choisie par l’histoire

Ce dernier livre de Marceline Loridan-Ivens est celui de tous les paradoxes, et de toutes les libertés. Son acuité acerbe, qui n’est point trop de mode, impose un extrême soi pour dire ce sur quoi ont buté l’histoire et la règle, la norme et l’exception, le hasard et les logiques. C’est pour cela, que, plus que des livres de narration linéaire, plus que dans la soumission au biographique et au témoignage, d’Auschwitz à Saint-Germain-des-Prés, ce livre est intempestif : il fonde ce qui aide à vivre dans le dédoublement d’une personne face à un siècle dont elle n’a ignoré ni la violence ni les errances, les impasses, les lieux et les défis. En cet « après » avec ses amours — quand même. 


Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, L’amour après, Grasset, 160 p., 16 €.


Plongé dans l’outrance du monde, et la trace de soi, la simple trace, Marceline fait de la force d’inventer une arme qui rompt l’ordre du commun, de façon inébranlable, dans sa singularité aiguë, tous comptes faits, et dans le combat de l’armure à fendre. Ce livre n’est pas un livre dicté, c’est une pensée qui surgit, non pas d’une vieille dame aux souvenirs chancelants, mais d’une parole écoutée plus que suscitée, et elle ne cesse d’ailleurs de remercier Judith Perrignon de n’utiliser que ses propres mots. Je dirai plus : c’est son ton qui s’y entend, un tempo.

On excède ainsi ce qui se doit au témoignage, un genre plus corseté, auquel Marceline Loridan-Ivens a concédé par devoir, selon les entretiens sollicités et par l’écriture de ses deux livres, Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008) et Tu n’es pas revenu (avec Judith Perrignon, Grasset, 2015). Libérée de cette tâche, elle retrouve sa liberté de conteuse ; le souvenir devient le haïku qui en trois lignes, dessine un scenario possible, et le montage est intégré au fil du discours, car la cinéaste n’est jamais loin; sa mémoire fonctionne par l’image, mais, plus important encore, par le son d’une énonciation particulière. C’est aussi un savoir de la comédienne et le corrélat du réel, son véhicule. C’était de sa responsabilité dès le film de 1968, 17e parallèle, coréalisé avec Joris Ivens – resté le seul signataire -, c’est elle qui a su imposer le son de tous les dangers que les concernés détectaient à l’oreille.

Marceline Loridan-Ivens

Les multiples vies de Marceline ici évoquées tiennent au dispositif : n’y voyant presque plus, elle est sollicitée par sa collaboratrice et co-auteur pour retisser les fils d’une vie qui revient par flashs. Le dispositif tient à la valise aux souvenirs dite Valise d’Amour, qu’elle se décide à ouvrir ; ces bouts de lettres, de ci de là, des fragments, parfois de très belles lettres d’amour, portent la trace d’un passé personnel, intime, au fil de relations complexes avec ceux « qui aident à vivre », qui l’ont aidée à vivre; ils interviennent telles la marée et son ressac. L’oralité sans rivage devient vive, vivace et mordante, même dans les pires moments du passé qu’elle ne veut jamais sanctuariser, car recomposer une vie en miettes est un combat sans fin. Gagner sa vie personnelle dans son corps propre, au-delà d’une chambre à soi et des deshumanisations traversées, reste éminemment aléatoire face à une mère assez traditionnelle, comme en face des bonnes idées des uns et des autres, quand la dépression, le suicide, ou le rejet des modèles de l’après-guerre qui donnent des mères de famille « enterrées vivantes » s’en mêlent. C’est dans les refus qui sont des sursauts qu’elle proclame : « vous ne m’aurez pas, moi, la fille de Birkenau ».

Si quelqu’un peut chanter « du passé faisons table rase », c’est bien Marceline Loridan-Ivens qui ici livre ses recompositions et les réparations de son être profond, mais pas au fil de l’expérience psychanalytique ; elle se borne à en dire, comme le formule une lettre de Perec de 1955, le temps d’une courte liaison, « les manies bourgeoises d’introspection, de surveillance de soi, de peur de soi ». Sa volonté éperdue de vivre et son indifférence de lutteuse aux modalités de la convenance lui font bannir à jamais tout ce qui serait des « donneurs d’ordre ». Plus aucun masque, ni pour elle, ni pour les autres, exige-t-elle à jamais, ce qui ne veut pas dire sans accommodements en un temps où « tout le monde avançait masqué, nous plus encore », pour un « nous » des femmes, à cet endroit du texte. Son traitement du mensonge comme dédoublement nécessaire pour ces morceaux épars d’un être à reconstruire répond à l’extrême de la douleur. Ce qu’elle appelle sa dureté en est le corollaire explicite, sa nécessité:

« Et je ne sais faire autrement, l’Histoire m’a choisie, déchiquetée, recrachée survivante, et plutôt que de la fuir, que de me soigner aux sentiments et aux passions intimes, je ne peux vivre sans elle, je la longe comme on suit un cours d’eau par peur de me perdre. J’ai vécu, aimé et travaillé tout près d’elle ».

Marceline Loridan-Ivens

Marceline Loridan-Ivens © Jean-Luc Bertini

Elle oppose aussi la création, ou le militantisme, conçus comme les armes de l’éternel présent et sans doute la nécessité de croire dont elle accepte la puissance de reconstruction ; c’est ainsi qu’elle s’était engagée pour le FLN, film à l’appui avec Jean-Pierre Sergent, avec Joris Ivens, et seule, pour La petite prairie aux bouleaux, quand elle filtre son retour à Birkenau d’une intrigue (film de 2003 avec Anouk Aimée). La mise à distance garantit l’appropriation personnelle de l’émotion et affiche son droit d’en transformer les usages possibles.

Marcelline en lutin sec, pétillante dans cet exercice périlleux, devient le parfait reflet d’un temps et de lieux, dont elle a connu la sauvagerie, l’incontinence du collectif et l’errance du singulier. C’est là que le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre fut sa chance et un carrefour de vie qu’elle rejoignait par le bus 85, avant d’en faire sa patrie. C’est là, dans les bistrots  que les routes se croisent, que tous les projets s’échafaudent : Edgar Morin, Georges Perec, Jean Rouch. C’est là que se colmate cahin-caha le fossé entre ce qu’elle appelle les « classes savantes » et les « classes laborieuses » à la scolarité, dans son cas, trop tôt interrompue. C’est aussi là que se vit la fausse liberté de toutes les désobéissances. Ce n’est que plus tard qu’elle retrouva Simone Veil dont la vie plus normée l’effraya durablement, et elle sait dire les aléas des raisons dans une langue qui est la sienne.

Le livre en devient un étrange objet dont la réussite tient à sa singularité d’une autofiction renversée, quand le travail de façonnage de la personne en découd la création narrative ; de plus, en courtes séquences, la validation du réel ne se pose pas en terme de témoignage et le dépasse, l’augmente et l’enrichit. On en comprend comment sa vocation finale de cinéaste et de documentariste du monde fonctionna comme une parfaite réponse à l’enfermement prévu, qu’il soit humain, politique ou personnel. Ne dit-elle pas qu’en Joris, avec qui elle a vécu du début des années 1960 jusqu’à sa mort en 1989, elle avait rencontré « un homme qui avait pris la planète à bras le corps, qui en avait parcouru les continents, les guerres, en avait connu les utopies, les mensonges, les silences, les craintes, les révoltes, les censures et les honneurs », tel celui qui en donnerait les clés et lui donnerait, à elle, reconnaît-elle, « des axes ». Après ce qu’elle avait parcouru depuis Épinal et Bollène via la déportation et divers Paris, l’aventure aboutissait au Vietnam en guerre et à la Chine de Mao, en passant par le désert des Ouïgours (film de 1976),

C’est ainsi que Marceline Loridan-Ivens reste un style, avant tout alerte, doublé d’une vie et d’une silhouette, mots des femmes et femme de tête, inclusivement.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Maïté Bouyssy

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