Anthropologie urbaine et psychanalyse, une histoire croisée

L’essai d’Anne Raulin sur le psychanalyste américain Abram Kardiner (1891-1981) se situe dans la continuité de ses travaux sur l’anthropologie urbaine, avec un intérêt plus spécifique pour la psychanalyse, ou plus exactement pour l’interdisciplinarité et ses effets sociaux.


Anne Raulin, Les traces psychiques de la domination. Essai sur Kardiner. Le Bord de l’eau, 196 p., 20 €


À partir de documents d’archives, de témoignages et d’extraits d’ouvrages méconnus en France, l’auteure se donne les moyens de restituer la méthodologie originale élaborée par Kardiner pour une enquête sur les conséquences psychologiques du racisme, à l’époque de la ségrégation des races dans la société américaine. Cette enquête, intitulée The Mark of Oppression. Explorations in Personality of the American Negro (1951), a été menée avec l’aide du psychanalyste Lionel Ovesey (1915-1995) dans la communauté afro-américaine de Harlem, où Kardiner a lui-même grandi, quand Harlem était encore un quartier juif de Manhattan. Il est donc question des minorités urbaines et de l’étude des cultures minoritaires.

Le paradigme scientifique et la période historique qui servent de cadre sont bien connus : le culturalisme américain dans l’immédiat après-guerre. Mais l’enjeu n’est pas là, car le culturalisme était alors déclinant aux États-Unis et Kardiner avait déjà une carrière académique derrière lui en tant que psychiatre, professeur à l’université de Columbia et psychanalyste formé directement par Freud. En réalité, Kardiner s’est surtout illustré par l’organisation de séminaires pluridisciplinaires, par des études sur les sociétés traditionnelles (The Individual and His Society, 1939 ; trad. fr. 1969) et sur les traumatismes de guerre, en collaboration avec des chercheurs en sciences sociales. Son implication dans le milieu de l’anthropologie américaine a fait de lui un interlocuteur de premier plan de Ruth Benedict, Ralph Linton, Margaret Mead, Edward Sapir…

Anne Raulin, Les traces psychiques de la domination. Essai sur Kardiner

On doit à Anne Raulin des explications claires sur les méthodes de Kardiner. L’enquête psychosociale constitue pour lui une sorte d’hybride entre la manière dont les thérapeutes rédigent des cas cliniques à partir de la biographie de leurs patients et les méthodes d’enquêtes socio-anthropologiques. Questionnaires, entretiens, mais aussi tests projectifs utilisés en psychologie clinique (Rorschach), ces techniques sont intégrées par Kardiner et Ovesey pour développer ce qu’ils appellent des études « psychobiographiques ». Les psychobiographies ont pour objectif d’obtenir un matériau portant sur la relation de l’individu à son environnement socioculturel. Il ne s’agit pas simplement de produire des récits de vie, mais également de prendre en compte l’interaction avec le chercheur dans la situation d’entretien, de sonder l’inconscient à travers l’interprétation des rêves et des fantasmes, de rendre compte du niveau d’accomplissement professionnel, etc., de manière dynamique. L’inconscient psychologique est ainsi articulé à la culture par l’intermédiaire de la notion de « personnalité de base », sorte de matrice culturelle au sein de laquelle la personnalité des individus se développe. Si cette notion peut sembler naïve aujourd’hui, rappelons qu’elle a été abondamment utilisée en sciences humaines et sociales et que, dans un registre similaire, l’anthropologue et psychanalyste Georges Devereux parlera de « personnalité ethnique », tandis que l’anthropologue Cora Du Bois formera sa propre terminologie (« personnalité modale »). Ces croisements sont importants à prendre en compte car la méthode d’enquête adoptée à Harlem a été appliquée par Du Bois dans le cadre d’une étude ethnographique à Alor (Indonésie). On pourrait décliner à l’envi les concepts, qui paraissent un peu surannés aujourd’hui, mais qui ont eu un impact non négligeable sur des notions plus récentes, tel l’habitus de Pierre Bourdieu.

Au cœur de son livre, Anne Raulin présente sous forme d’encart une dizaine de psychobiographies (des notices assez courtes, d’une demi-page à une page ; une traduction exhaustive de The Mark of Oppression est annoncée aux Presses du Réel). Les espoirs déçus d’ascension sociale, les syndromes névrotiques, la corrélation entre barrière sociale et couleur de peau, sont au centre des analyses des deux psychanalystes, ainsi que les troubles de la vie sexuelle (impuissance et frigidité, rapports de domination dans le couple), l’impact de la crise économique de 1929 et des guerres. Kardiner et Ovesey font le procès du rôle pathogène de la hiérarchie et de la discrimination raciale, et de leurs effets inconscients, producteurs de troubles mentaux. Cela permet aussi à Anne Raulin d’évoquer le projet social, politique et sanitaire de la clinique Lafargue (du nom du gendre de Marx), un dispensaire psychiatrique bénévole créé à Harlem en 1946, à deux pas de Columbia, sous les auspices de l’écrivain afro-américain Richard Wright, du psychiatre Frederic Wertham et d’une paroisse épiscopalienne (St. Philip).

Anne Raulin, Les traces psychiques de la domination. Essai sur Kardiner

En d’autres termes, si, aujourd’hui, le grand public ne connaît Kardiner qu’à travers ses souvenirs de Freud (Mon analyse avec Freud, 1977 ; trad. fr. 1978), l’un des premiers mérites d’Anne Raulin est donc de démontrer le rôle de la guerre et des phénomènes de transferts de savoirs pour comprendre l’originalité des travaux psychosociologiques de Kardiner sur le racisme. Car l’interdisciplinarité est inséparable de phénomènes de migration et de circulation des savoirs : au moment même où Kardiner fait dialoguer psychanalyse et anthropologie, les intellectuels européens en exil diffusent à New York les savoirs développés dans les universités allemandes avant l’accession de Hitler au pouvoir. Ainsi, les membres de l’école de Francfort qui ont trouvé refuge à Columbia ont collaboré avec l’équipe de Kardiner. C’est aussi ce qui autorise Anne Raulin à établir des rapprochements pertinents avec des enquêtes lancées par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer sur l’antisémitisme et les préjugés (Étude sur la personnalité autoritaire, 1950, trad. fr. 2007).

En résumé, l’essai d’Anne Raulin est à la fois un livre d’histoire des sciences humaines et sociales et une analyse de l’engagement des chercheurs dans la cité. En outre, son intérêt pour les travaux de Kardiner l’a amenée à retrouver nombre de documents inédits conservés par la famille. Parmi eux, une autobiographie intellectuelle, The Sorcerer’s Apprentice, ainsi que la correspondance Freud/Kardiner. Cependant, c’est également là que l’on touche aux limites du livre d’Anne Raulin, basé sur des documents familiaux, et ignorant largement les travaux d’histoire de la psychanalyse et de la psychiatrie déjà existants. Ce n’est pas en visitant le musée Freud de Vienne que l’on écrit l’histoire, ni en consultant les dictionnaires compilés par les psychanalystes eux-mêmes. À titre d’exemple, les éléments présentés par Jonathan Meztl dans The Protest Psychosis: How Schizophrenia Became a Black Disease (2010) auraient pu être valorisés et discutés. Anne Raulin ne s’intéresse pas non plus à la réception de Kardiner et du culturalisme en France (Claude Lefort, Henri Ellenberger, Yvon Brès…). Or, selon Ellenberger, Kardiner faisait partie d’un groupe de « néo-freudiens » qui ont développé des pistes déjà lancées auparavant par le psychanalyste dissident Alfred Adler. Enfin, si la dimension de sociologie urbaine constitue un des intérêts du livre, Anne Raulin méconnaît des études contemporaines à Manhattan : je pense à la Midtown Study, une recherche d’épidémiologie psychiatrique et sociale en milieu urbain. Cela ne doit pas occulter les mérites et l’actualité du livre : on pense tout de suite à la monté des tensions raciales depuis l’élection du dernier président américain, et donc à ses effets psychologiques. Il faut espérer que l’auteure trouvera les moyens de développer une plus ample recherche sur les archives Kardiner.

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