Soyez mystérieuses… soyez amoureuses

Au Grand Palais, une importante exposition Paul Gauguin (1848-1903) réunit 230 œuvres – 54 peintures, 29 céramiques, 35 sculptures et objets, 14 « blocs de bois », 67 gravures, 34 dessins, le manuscrit Noa-Noa… Gauguin s’est intéressé à des matériaux et à des techniques des arts populaires d’Europe et hors de l’Occident qui sont les stimulations de l’artiste. Il grappille dans des cultures disparates.


Gauguin l’alchimiste. Grand Palais. 11 octobre 2017-22 janvier 2018

Catalogue de l’exposition. Sous la direction de Claire Bernardi et Ophélie Ferleir-Brouat. RMN-Grand Palais/Musée d’Orsay, 328 p., 45 €

Françoise Cachin, Gauguin. « Ce malgré moi de sauvage ». Gallimard, coll. « Découvertes », 196 p., 15,90 €

Paul Gauguin, Ancien culte mahorie. fac-similé. Gallimard, 92 p., 25 €

Jean-Marie Dallet, Je, Gauguin. La Table ronde, 240 p., 8,70 €

Paul Gauguin, Racontars de rapin. Mercure de France, 96 p., 13,50 €


Exposition Gauguin

Double page 26-27 du manuscrit Ancien Culte mahorie de Paul Gauguin, vers 1892. © Photo RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Comme les objets ruraux de la Bretagne catholique, les images d’Épinal, les poteries péruviennes, les objets océaniens, les représentations du Bouddha à Borobudur excitent Gauguin et favorisent ses créations. Il emprunte et assemble des citations venues de Degas (bourru et bienfaisant), de Cézanne, d’autres artistes contemporains. Opportuniste, rusé, il profite et invente ; il s’approprie des cultures différentes et ignore les conventions. À plusieurs reprises, Camille Pissarro critique avec violence les recherches de Gauguin ; en 1887, il écrit à son fils Lucien : « C’était de l’art de matelot, pris un peu partout. […] Le fond de son caractère est anti-artistique ; c’est plutôt du bibelotage ». Et, en 1893, il met en question son originalité : « Gauguin est toujours à braconner ainsi sur les terrains d’autrui : aujourd’hui il pille les sauvages de l’Océanie. » Actuellement, nous admirons les braconnages de Gauguin ou de Picasso, leurs pillages heureux, les détournements, les trouvailles imprévues, les astuces, les machinations, les pièges, les feintes, les leurres, le bricolage, les métamorphoses des choses et leurs déplacements sur des territoires différents. Gauguin et Picasso glanent, recueillent ; ils pipent et chipent ; ils escamotent. Ils sont jongleurs, piégeurs, artistes-artisans, alchimistes occultes, sauvages ambigus, aventuriers visionnaires.

Exposition Paul Gauguin

Paul Gauguin, L’invocation
(1903) © National Gallery of Art, Washington

Gauguin note en 1889 : « Ce que je désire c’est un coin de moi-même encore inconnu ». Sa vie est une succession de départs perpétuels : Copenhague, Pont-Aven, la Martinique, Arles (avec Van Gogh) et, en 1891, le grand départ vers Tahiti et les Marquises. Dès son adolescence, il gardera, selon Françoise Cachin, la nostalgie des tropiques : « Je pars pour être tranquille, pour être débarrassé de l‘influence de la civilisation. Je ne veux faire que de l’art simple, très simple. » En 1890, il écrit à Odilon Redon : « Je juge que mon art, que vous aimez, n’est qu’un germe et j’espère le cultiver pour moi-même à l’état primitif et sauvage. » Avant son départ en avril 1891, dans un banquet qui réunit ses amis, Mallarmé porte un toast : « Pour aller au plus pressé, buvons au retour de Gauguin, mais non sans admirer cette conscience superbe qui, en l’éclat de son talent, l’exile pour se retremper vers les lointains et vers soi-même. » En 1901, Gauguin tente de trouver une île des Marquises : « Je crois que là, cet élément tout à fait sauvage, cette solitude complète me donnera avant de mourir un dernier feu d’enthousiasme qui rajeunira mon imagination et fera la conclusion de mon talent » ; un tableau de deux jeunes femmes nues peint la même année s’intitule : Et l’or de corps.

Entre 1886 et 1890, il peint en Bretagne, à Pont-Aven et au Pouldu. En 1888, il écrit au peintre Schuffemecker : « J’aime la Bretagne, j’y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture. » À cette époque, Renan évoque la Bretagne qui serait un pays de légendes religieuses et celtes, un « monde du paganisme » dissimulé par une couche chrétienne ; un Voyage en Bretagne de Flaubert et de Maxime Du Camp découvre des Bretons libres « au premier jour du monde ». Gauguin peint en 1888 La vision après le sermon (ou La lutte de Jacob avec l’ange) ; les coiffes blanches des Bretonnes sont des casques étranges ; le sermon a façonné un paysage démesuré où combattent Jacob et l’ange ailé… Dans un autre tableau, peint en 1888, les petites Bretonnes dansent une ronde qui serait un rite ancien et naïf. Gauguin est attentif aux « superstitions », à la présence des « esprits » antérieurs au catholicisme.

Exposition Gauguin

Paul Gauguin, La ronde des petites bretonnes (1888) © National Gallery of Art, Washington

Après la Bretagne, Paul Gauguin cherche un atelier des Tropiques, des jeunes femmes dorées, un éden espéré loin des gendarmes, des évêques et des administrations ; il voyage vers Tahiti, puis vers les Marquises ; il désire une Ève qui serait au-delà du péché. Dans Noa-Noa, il s’interroge : « Arriverai-je à retrouver une trace de ce passé si loin, si mystérieux ? Et le présent ne me disait rien qui vaille. » D’abord heureux, les Maoris se transforment peu à peu avec la venue des Occidentaux. Ce serait une aube de l’incertain, de l’innocence menace, du bonheur périlleux. En dehors des symboles, des allégories, il choisit les commencements, la musique et les parfums. En mars 1899, il écrit au critique André Fontainas : « Ici, près de ma case, en plein silence, je rêve à des harmonies violentes dans les parfums naturels qui me grisent. Délice relevé de je ne sais quelle horreur sacrée que je devine vers l’immémorial. […] Dans des yeux qui rêvent, la surface trouble d’une énigme insondable ». Il regarde les lignes onduleuses, les reflets flous.

Dans la grande nuit de l’Océanie, les esprits redoutables, les revenants, les tupapau errent parmi les vivants. Teha’amana, la compagne tahitienne de Gauguin, est terrifiée par tel tupapau, figure encapuchonnée de profil ; et des fleurs phosphorescentes flottent comme des étincelles. Ou bien un tupapau a les yeux jaunes…

Exposition Gauguin

Paul Gauguin, Te Rerioa (Le rêve) (1897) © The Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery, Londres

En juin 1892, dans une lettre adressée à Mette, son épouse, Gauguin est fasciné par les Tahitiennes sans l’avouer : « Tahiti n’est pas dénué de charme et les femmes, à défaut de beauté proprement dite, ont un je ne sais quoi de pénétrant, de mystérieux à l’infini. » Ainsi, les « Vahinés », souples, séductrices, s’avancent « la poitrine en avant, les deux coquilles pointues qui terminent le sein dans la mousseline de la robe » ; se mêlent « une odeur animale et les parfums de santal, de tiaré ». Elles ne sont ni proies, ni femmes fatales ; elles sont aimées et amoureuses sans méchanceté ni honte ; Gauguin dit : « De tels yeux et une telle bouche ne pouvaient mentir. Il y a chez toutes l’amour tellement inné qu’intéressé ou pas intéressé c’est toujours de l’amour. » Selon lui, la culture des femmes maories s’oppose à la morale répressive de l’Occident. Petit-fils de la femme politique Flora Tristan (1803-1844), il lutte pour l’émancipation des femmes et pour l’amour libre.

Exposition Gauguin

Paul Gauguin, Soyez mystérieuses (1890) © Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Tony Querrec

En 1901, dans une île des Marquises, il achète un terrain ; il construit et sculpte sa maison-atelier qui s’appelle la Maison du Jouir. Sur les panneaux, deux devises sont inscrites : « Soyez amoureuses et vous serez heureuses » ; « Soyez mystérieuses ». En 1904, Victor Segalen publie la description de cet atelier : « Ce décor, il fut somptueux et funéraire, ainsi qu’il convenait à une telle agonie : il fut splendide et triste, paradoxal un peu, et entoura de tonalités justes le dernier acte lointain d’une vie vagabonde qui s’en éclaire et s’en commente. » Se tissent ainsi le mourir et le jouir.


Cet article a été publié sur notre blog.

Gilbert Lascault

À la Une du n° 44

La carte des livres