Le chantier des démocrates américains

Quelques jours après la désignation d’Hillary Clinton, et donc à la fin de sa propre campagne, Bernie Sanders s’est lancé dans la rédaction de Notre révolution, livre dont la parution était prévue pour novembre, peu après l’élection présidentielle. L’ouvrage, rapidement écrit [1], souhaitait prolonger l’élan qu’avait suscité sa candidature et sans doute aussi rappeler à celle que tous voyaient comme la prochaine présidente des États-Unis les positions progressistes qu’avaient soutenues treize millions d’Américains lors des primaires.


Bernie Sanders, Notre révolution. Les Liens qui libèrent, 516 p., 27 €


Et parce que Bernie Sanders n’a pas été un candidat ordinaire – en effet, au-delà du fait qu’il a convaincu beaucoup d’électeurs de voter pour lui, il a fait partager à toute une génération une vision de gauche depuis longtemps absente du débat national –, Notre révolution est à lire.

L’ouvrage permet d’abord de comprendre qui est Bernie Sanders : né en 1941 à Brooklyn dans une famille ouvrière juive (son père était originaire de Pologne), il a fait ses études de sciences politiques à l’université de Chicago et a participé à tous les combats des années soixante, dont celui en faveur des droits civiques. Parti ensuite dans le Vermont, il s’est consacré à la politique locale et a été élu quatre fois de suite maire de Burlington (capitale de l’État). Puis, en 1990, il est élu à la Chambre des représentants, où il a siégé pendant seize ans avant de devenir sénateur en 2006. Il s’est toujours présenté sous l’étiquette « indépendant ». Enfin, candidat aux primaires démocrates pour la présidentielle, il a défendu un programme centré sur la réduction des inégalités et la lutte contre la captation du pouvoir politique et économique par de puissants intérêts particuliers désireux d’« empêcher les Américains ordinaires de procéder aux changements nécessaires pour améliorer leur vie ».

La personnalité qui émerge de ces pages est celle, pour employer des expressions galvaudées mais justes, d’un homme de conviction à l’écoute des gens. Ceux qui d’Europe ont suivi les primaires américaines se souviennent d’ailleurs d’un candidat solide, engagé et chaleureux, faisant à chaque fois un « tabac » dans ses meetings comme dans ses rencontres individuelles avec partisans ou journalistes. Sous l’allure du grand-oncle bourru de la famille, Bernie c’est bien du vif argent, et son énergie communicative a donné ou redonné à une partie du peuple américain le désir de s’engager dans l’action militante et de ne plus laisser le pouvoir à une ploutocratie prédatrice. Le chapitre intitulé « Vaincre l’oligarchie » expose très pédagogiquement l’idéologie et le lobbying des puissances d’argent, représentées dans certains de ses exemples par les deux frères Koch, proches des milieux libertariens, défenseurs d’une dérégulation tous azimuts et grands « arroseurs » du monde politique.

Bernie Sanders, Notre révolution

Dans cet univers où l’argent perturbe la démocratie en dévoyant le processus électoral, il est du reste très étonnant que Sanders ait réussi à trouver sa place. Qu’il parvienne à se présenter aux élections d’une primaire était très improbable, car, ainsi qu’il le signale, « une candidature sérieuse à la présidence exige aujourd’hui environ un milliard de dollars » – qu’il n’avait pas bien sûr. Coup de poker et de génie, au lieu de se tourner vers de gros donateurs, il a décidé de lever des fonds auprès des « gens ordinaires » et finalement reçu les contributions individuelles de millions de personnes avec un don moyen de 27 dollars. Un incroyable succès mais bien fragile puisque le renouveau de la démocratie américaine ne se fera pas simplement en chassant le « big money » de la politique.

Après le récit de sa campagne, dont on pourra sauter des passages trop semblables à une liste de remerciements, Bernie Sanders expose, schémas et analyses à l’appui, comment « remettre le pays sur de bons rails » et financer ce redressement. Sans surprise, l’homme que ses adversaires dénonçaient comme un dangereux gauchiste apparaît ici en héritier des idées du New Deal et du progressisme des années soixante. Il prône des mesures de régulation et de relance inspirées par une gauche classique – une « vraie gauche » s’entend – susceptibles de faire sortir le système financier et économique de décennies « viciées et inéquitables ». En matière de santé et d’éducation, il avance des solutions qui ressemblent à celles que les pays d’Europe de l’Ouest ont longtemps adoptées et adoptent encore à peu près. Quant à son projet environnemental, il est de bon sens (moratoire sur le renouvellement des licences aux centrales nucléaires, développement des énergies renouvelables…). Ces propositions avaient d’ailleurs servi à « pousser » un peu à gauche celle qui devait être la future élue et devaient aussi permettre d’imaginer un renouveau du parti démocrate dont Sanders a toujours critiqué l’idéologie et la stratégie désastreuses.

Mais Hillary Clinton a perdu (malgré 2,9 millions de voix d’avance) et rien n’est dit dans Notre révolution sur le vainqueur, Donald Trump, dont sans doute Bernie Sanders, comme la plupart des analystes, n’avait pas prévu le succès.

Aujourd’hui, dans ses meetings, le sénateur du Vermont martèle que « ce n’est pas Trump qui a gagné les élections, c’est le parti démocrate qui les a perdues ». Pour autant, le caractère autocratique de la nouvelle présidence, son soutien aux très riches, sa cruauté sociale font soudain paraître irréel le grand mouvement enthousiaste et généreux que Sanders a su organiser. Cependant, les journaux et les amis américains nous le disent, la société civile est mobilisée : elle bataille, elle manifeste quasiment tous les jours. Et si le sous-titre en anglais de Notre révolution est « un avenir dans lequel croire », on peut espérer que les mois à venir verront triompher un peu de la vision humaniste de Bernie Sanders contre celui qu’il dit être « le pire et le plus dangereux des présidents de l’histoire du pays ».


  1. Le livre a été aussi trop rapidement traduit et il est, par exemple, curieux de voir Hillary Clinton, ex-secrétaire d’État, appelée de manière répétée « la secrétaire Clinton ».
Retrouvez notre dossier « Élections » en suivant ce lien.

Claude Grimal

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