Apprendre à creuser

La traduction s’enseigne-t-elle ? Se transmet-elle ? Et si oui, quelles règles de cet art se communiquent-elles, et comment ? Le débat, qui n’a rien de neuf, semble pourtant ces derniers temps s’animer d’une étrange manière.

À preuve une phrase discrète, innocemment glissée dans le programme d’un colloque annoncé pour 2018 : « L’enseignement de la traduction, y demande-t-on, nécessite-t-il des compétences en traductologie ? » La question, en soi, n’a rien d’aberrant. Savoir si des bases théoriques sont utiles ou nécessaires à la formation de futurs traducteurs n’est pas un problème simple, et la réponse à la question n’est pas, en soi, évidente. Le même programme précise toutefois aussi, citant un Livre blanc de 2001, que « les cours de traduction (thème et version) tiennent une place de choix » dans les études d’anglais. Et là, le cœur du traducteur se met à battre plus fort. Serait-on en train de nous dire que, au-delà du thème et de la version, qui sont, disons-le tout net, deux exercices qui n’ont pratiquement rien à voir avec la « traduction » telle qu’on la pratique, la seule question qui se pose est de savoir si l’on doit, à ces deux disciplines traditionnelles, ajouter ou non une partie « traductologique » ? On a sans doute mal compris.

Car si la question pose problème, c’est surtout qu’elle semble en mettre une autre de côté : « L’enseignement de la traduction nécessite-t-il des connaissances en traduction ? » Posée ainsi, elle paraît complètement idiote, ou du moins tautologique. Pourtant, depuis quelques mois, un certain nombre de praticiens de la traduction littéraire, universitaires ou non, s’interrogent : va-t-il nous falloir défendre notre métier contre l’emprise grandissante d’une traductologie qui semble vouloir quitter le domaine de la description et de l’analyse pour celui, très glissant, de la prescription ? Dotée désormais d’un jargon de spécialistes, signe précurseur classique d’un repli sur soi, la traductologie s’apprête-t-elle à hisser son drapeau sur le vaste navire de la traduction ? Pour avoir participé, depuis quelques mois, à quatre colloques successifs, et m’être, dans chaque cas, interrogé sur les signes d’appétit de pouvoir que je croyais parfois percevoir dans les débats, je pense que cette question-là mérite au moins d’être posée.

Olivier Mannoni traductologie

Mur de la traduction

La pratique (la traductologie dit : la praxéologie) de la traduction littéraire est un artisanat. Un artisanat d’art, le plus souvent, mais un artisanat, sûrement pas une science. Ses ouvriers se forment au fil de longues années, au contact d’une multitude de difficultés rencontrées dans une pléthore de textes, au gré d’une myriade de rencontres avec des auteurs dont chacun, c’est bien le moins, a avec le langage un rapport spécifique, complexe, et qui force le traducteur à remettre constamment ses pratiques quotidiennes en question – en termes plus concrets et pourtant voisins, à régler constamment son métier à tisser le langage sur de nouveaux motifs. Dix ans suffisent amplement à chacun de ces artisans pour comprendre que la pratique de la « version » telle qu’on la lui a enseignée ne peut lui servir en rien, au-delà d’une compréhension première, je dirais « indicative », du vocabulaire. Non, le traducteur littéraire ne doit pas traduire tous les mots, et surtout pas dans un ordre analogue à celui du texte d’origine. Non, le traducteur littéraire ne doit pas rendre le sens littéral d’un terme, mais le sens d’une phrase, d’une page, d’un livre, mieux : d’une œuvre. La traduction « fidèle », techniquement irréprochable, des mots d’un livre peut conduire aux pires catastrophes ; une traduction sans aucune erreur avérée peut être d’un bout à l’autre un monstrueux contresens sur les intentions de l’auteur, un sacrilège contre son style, une offense à sa pensée.

Pourquoi ? Parce que, précisément, un traducteur doit aller plus loin que la littéralité. Derrière chaque mot écrit, il le sait, se cachent deux, trois, cinq sens possibles, mais aussi une métrique, une insertion parfois étrange dans une phrase, une musique faite d’allitérations ou de consonances. Derrière chaque mot écrit peut aussi se glisser un non-dit, une allusion, une pointe d’ironie qui remettent totalement en cause la littéralité, la brisent, la remoulent dans un sens nouveau qui est celui de l’œuvre. C’est tout cela que le traducteur doit comprendre et remodeler pour tenter de restituer au moins une partie de l’œuvre qu’on lui a confié la lourde responsabilité de transmettre à un nouveau public, dans une nouvelle langue. Le traducteur ne respecte pas de règles : il creuse le texte, il le retourne pour lui redonner forme ailleurs, et la technique qu’il utilise pour le faire dépendra du terrain, de son relief, de sa nature, de sa tendreté ou de sa dureté. Aucune prescription théorique, aucun principe ne peut jamais s’appliquer intégralement à son travail : c’est son métier, et lui seul, éventuellement étayé sur les ouvrages théoriques des grands auteurs, souvent eux-mêmes traducteurs – Benjamin, Berman, Meschonnic, Ladmiral, Eco –, qui lui permettra de faire son métier en reprenant à son compte, au cas par cas, des savoir-faire qu’il aura reçus de ses pairs ou lui-même mis au point.

Cette technique, car c’en est une, seul le traducteur littéraire est capable de la transmettre réellement. C’est la raison pour laquelle tous les universitaires qui, depuis quarante ans, ont brillamment bâti avec leurs pairs l’enseignement de la traduction en France étaient non pas des théoriciens, mais eux-mêmes des praticiens de la traduction. Dans les Masters de Paris, Strasbourg, Bordeaux, etc., dans les stages Goldschmidt, au CETL de Bruxelles, à la Fabrique des Traducteurs à Arles, à l’École de Traduction Littéraire à Paris, l’enseignement de la traduction ne s’est jamais fait sur la base de théories ni même de « praxéologies », mais sur celle d’une pratique et de son questionnement permanent (et protéiforme) par des professionnels, qu’ils soient « aussi » universitaires ou traducteurs à plein temps. Il serait très regrettable qu’une « science » avec laquelle le dialogue a parfois été fécond parce que bilatéral cède à la tentation de vouloir fixer des règles à des artisans qui connaissent fort bien leur métier et le transmettent depuis quarante années avec des méthodes tantôt éprouvées, tantôt innovatrices et prometteuses. La traductologie n’est pas l’avenir de la traduction. Elle en est, dans le meilleur des cas, l’accompagnatrice, l’analyste, la commentatrice, et peut à ce titre lui ouvrir beaucoup de pistes de travail et de réflexion. Dans le pire des cas, et on l’a vu en psychanalyse, elle peut se poser en prescriptrice et émettre des règles destructrices pour l’œuvre et l’auteur auxquels on les applique.

L’enseignement de la traduction nécessite, tout simplement et avant tout, des compétences en traduction. Il serait bon de ne pas l’oublier si l’on veut que l’extraordinaire évolution qu’a connue la traduction littéraire en Europe depuis un demi-siècle poursuive sur le chemin constructif et éclairant qui a jusqu’ici été le sien.


Olivier Mannoni est traducteur littéraire de l’allemand, ancien président de l’ATLF, et directeur de l’École de Traduction Littéraire CNL/Asfored.
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