Empreintes de l’adolescence

Dans leurs derniers livres, Jérémie Gindre et Jérôme Lafargue lient la trajectoire de leur protagoniste au territoire où il grandit et au souvenir incrusté dans l’espace. Ils interrogent le passé avec une intensité – clinique et imperturbable chez Gindre, au lyrisme ramassé chez Lafargue – qui est aussi celle de l’adolescence et des questions aiguës qui la traversent.


Jérémie Gindre, Pas d’éclairs sans tonnerre. Zoé, 240 p., 17 €

Jérôme Lafargue, Un souffle sauvage. Éditions du Sonneur, coll. « Ce que la vie signifie pour moi », 64 p., 9 €


Jérémie Gindre a choisi la fiction – même si le mot « roman » n’apparaît nulle part sur le livre – pour raconter l’histoire d’une formation. La langue, très belle dans sa grande précision et sa grande clarté, correspond à la démarche scientifique que tente d’adopter le héros dès l’enfance. Donald vit dans la région canadienne des Prairies. Au milieu de cette immensité plate, la petite ville d’Eastend – ou le début de l’Ouest – se distingue par la faille au fond de laquelle elle est nichée. La vallée de la Frenchman River est « un mémorial, une machine à remonter dans le temps. En érodant une par une les strates du sol, la rivière avait creusé une énorme fouille archéologique ». Cette particularité physique, combinée à une fresque historique sur les murs du café local, va déterminer le sort du jeune Donald. Son esprit porté à l’expérimentation, son goût pour la technique, s’exerceront dans la recherche de vestiges du passé. L’archéologue amateur se lance à corps perdu dans cette quête, parcourant tout le pays environnant à vélo, en canoë ou même en voiture, exhumant un squelette de bronthotérium, ou fouillant, en compagnie de son cousin Andrew, fidèle second, le site d’un ancien comptoir de fourrures. Mais, très vite, se pose la question de la valeur de ces actes. Les os de bronthotérium abondant dans la région, le squelette découvert par Donald ne trouve pas de place dans les vitrines du musée local. Et s’il déterre « un piège à mâchoire, preuve décisive que Chimney Coulee était bien un terrain de trappage, […] tout le monde le savait déjà ».

Jérémie Gindre, Pas d’éclairs sans tonnerre

Jérémie Gindre © Patrice Normand

Le récit des aventures de Donald oscille constamment entre profonde nécessité, intensité existentielle, et une douce ironie, un humour affleurant qui remet en perspective ses préoccupations. Le lecteur, dans une position plutôt inconfortable – et passionnante – doute sans cesse de la manière dont il lui faut comprendre les tentatives du personnage : est-ce un garçon à la volonté particulièrement forte, tout entier engagé dans une activité admirable, ou un adolescent bizarre cherchant un dérivatif à son profond malaise social ? Dans le conte indien de La Grande Épidémie, autre origine de sa vocation, il « n’avait pas vraiment saisi le drame de l’épidémie et sa cause ne l’intéressait pas tellement. Ce qui lui plaisait surtout c’était l’idée de parcourir un paysage désolé, et d’y trouver des indices ». À mesure que Donald grandit, il semble de moins en moins capable de trouver un sens durable aux études d’archéologie dans lesquelles il s’est lancé. Sa trajectoire se déporte, tend vers l’absurde. Sa professeure, Eleanor Bolander, aurait pu lui servir d’initiatrice dans tous les sens du terme, mais la rencontre, là encore, est manquée. Bloqué sur une histoire d’amour rêvée avec une cavalière de rodéo, le héros se retrouve de plus en plus à côté de lui-même et des autres. Il finit par installer des jacuzzis pour le compte de son cousin Andrew, son assistant dans ses premières recherches.

Pourtant, dans ce qui ressemble à un itinéraire raté et à de belles promesses déçues, le parcours de Donald n’est pas dénué de signification. Il gagne au moins la lucidité : « les anciens n’avaient pas voulu transmettre un message, ils s’étaient seulement débarrassés de ce qui ne leur servait plus ». Dans ses trajets hésitants, ses élans décevants, ses départs souvent réitérés – toujours vers l’Ouest –, il a appris à connaître le pays où il vit, cette nature qui renvoie à l’homme une certaine dureté, une certaine violence quand on lui demande ce qu’elle ne peut donner. Ainsi des lieux attachés aux Amérindiens, notamment une montagne sacrée où Donald, venu chercher des visions, ne trouve qu’« un immense coup de soleil ». Ou de l’orage du titre qui le poursuit sur l’immensité de la plaine. À force de se confronter à cette nature mutique, le héros finit par comprendre que même quand on se fourvoie il faut continuer, tel cet explorateur qui mit trois ans à démêler le cours de deux rivières. Sa mère, par l’exemple, enfonce le clou : si le monde se révèle absurde – comme ces noms d’agglomération de l’Ouest, « Radium », ou « Donald », village-fantôme dont l’église a été « volée par un ancien habitant sans scrupules » –, il ne faut pas se replier sur soi, s’immobiliser, comme Donald a tendance à le faire, mais, en revenant à l’éternel mythe américain, on doit tenter le coup d’un nouveau départ. Même un acte brutal peut être généreux. Dans la fin ouverte du roman, on devine qu’une autre vie devient possible pour Donald, peut-être loin des plats espaces de la Prairie.

La violence, latente, retenue, et pourtant menaçante, qui court sous la terre de Pas d’éclairs sans tonnerre se retrouve explicitement dans Un souffle sauvage – ne serait-ce que dans le titre – mais imbriquée plus fortement encore à la période de l’adolescence.

Dans ce dense récit autobiographique, Jérôme Lafargue décrit les quelques arpents de forêt landaise où sa relation à son père s’est nouée et dénouée définitivement. Ce territoire est aussi celui qu’il a littérairement investi en faisant s’y dérouler ses romans Dans les ombres sylvestres (2009) et En territoire Auriaba (2015). Un souffle sauvage se concentre autour d’un chemin rectiligne, parcouru en allers-retours tendus par l’écrivain à différents âges, son père et leur chien, « trait d’union » entre eux deux. Ce chemin, aussi réel que symbolique, monte avant de redescendre dans le « Profond », endroit « où l’on s’égare, où le sentiment de vastitude envoie paître la rationalité de la forêt, rendant son organisation futile, parce qu’ici les arbres y reprennent leurs droits et ricanent de concert quand de petits bonshommes se risquent dans leur territoire ».

Si l’étendue est infime par rapport aux grands espaces de Pas d’éclairs sans tonnerre, le sentiment d’absurdité est le même. Cependant, contrairement aux pistes innombrables qui ne cessent de se croiser dans la Prairie et sur lesquelles Donald hésite, on avance ici sur un chemin court et droit. Sa valeur est claire, son sens resserré. Quand il avait quatorze ans, Jérôme Lafargue y a sauvé son père, laissant derrière lui l’impuissance de l’enfance. Le récit de son lien à ce territoire particulier devient donc, pour plusieurs raisons, une histoire de transmission : le père y a abandonné sa force à son fils après avoir choisi cet endroit pour vivre, mais il lui a aussi involontairement procuré quelque chose à raconter. Sans compter qu’il lui a offert Martin Eden, donnant « une inflexion décisive à [s]a vie ».

Jérémie Gindre, Pas d’éclairs sans tonnerre

Jérôme Lafargue

À partir de cette question du passage, Un souffle sauvage est également un autoportrait, brossé en quelques traits fortement marqués, où tout revient à cette forêt. Outre ses rapports à ses parents, son goût pour les arbres, les paysages et la solitude, l’auteur évoque une époque, les années quatre-vingt, à travers la petite ville de bord de mer qui l’été accueilla les convulsions, les débordements et les futilités du temps. Et il affirme sa détermination à écrire : raconter l’histoire de sa famille – que ce soit par le roman ou l’autobiographie –, faire le récit de ses relations difficiles avec un père simultanément autoritaire et dépressif, c’est donner du sens, et donc lutter contre ce qui a terrassé ce dernier : le sentiment de l’absurdité de l’existence.

Inscriptions parallèles du temps et d’un personnage dans l’espace, soubresauts de l’adolescence, sentiment d’incohérence entre soi et le monde : ces deux écrivains abordent les mêmes thèmes sous des formes presque opposées. À la calme précision, à l’humour sous-jacent et aux méandres d’une destinée hésitante chez Jérémie Gindre répondent les soixante pages de Jérôme Lafargue, leur brièveté brûlante, l’explosion d’un événement irradiant toute une vie. On pourrait croire qu’on descend une rivière chez l’un, tandis qu’on assiste à un feu de forêt en lisant l’autre. Encore qu’il y ait des flammes dans Pas d’éclairs sans tonnerre et de l’eau stagnante dans Un souffle sauvage.

Sébastien Omont

À la Une du n° 36