Paris des philosophes (22)

La philosophie dans ses meubles (2) : Jean Wahl

« Heureux les systématiques »

Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, II, Gallimard, 1988, p. 223

Comment s’orienter dans le « fouillis complexe de la pensée moderne » ? Jean Wahl (1888-1974), agrégé de philosophie la même année (1910) que Gabriel Marcel, a exprimé la même insatisfaction que ce dernier à l’égard d’une philosophie trop systématique, trop oublieuse du « concret » physique, psychologique, social, métaphysique, comme celle, réputée idéaliste, de Léon Brunschvicg. Tel est le sens du célèbre recueil Vers le concret (Vrin, 1932), qui comporte un essai sur Gabriel Marcel (à côté d’études sur deux philosophes de langue anglaise, William James et Whitehead). Sartre lui-même, parlant au nom de sa génération, a reconnu avoir eu des affinités avec cette recherche du concret, mais, dans Questions de méthode, il suggère qu’avec le marxisme ce concret est déjà là, présent, indépassable, « absolu ». Inutile, dit-il, et décevant de seulement « tendre » vers lui.

Jean Wahl Paris des philosophesComme, malgré tout, la philosophie ne se le tient jamais pour dit, Jean Wahl a créé en 1946, dans un esprit d’exploration proche de celui de Gabriel Marcel, une sorte de libre institution, le Collège philosophique – à ne pas confondre avec le Collège de philosophie, plus tardif [1] –, qui a fini par planter sa tente rue de Rennes, non loin de Saint‑Germain‑des Prés. Au cours de la première année du Collège, Emmanuel Levinas, notamment, a donné quatre conférences, reprises dans Le Temps et l’Autre, qui dessinent un « itinéraire » (on retrouve l’image du chemin) autour de la relation avec autrui dans le temps : « [Ce texte] nous a semblé porter témoignage – écrit le philosophe  à l’occasion d’une réédition chez Fata Morgana, (1979) – d’un certain climat d’ouverture qu’offrait la Montagne Sainte-Geneviève au lendemain de la Libération. Le Collège philosophique de Jean Wahl en était le reflet et l’un des foyers ». Et Levinas d’évoquer le souvenir de Jankélévitch « faisant salle comble » en « proférant l’inouï du message bergsonien, formulant l’ineffable », ou Jean Wahl lui-même « saluant la multiplicité des tendances dans la “philosophie vivante ” » et « soulignant la parenté privilégiée de la philosophie et des formes diverses d’art », dont la poésie.  « Il [Jean Wahl] pensait – précise Levinas dans un entretien [2] – qu’il fallait, à côté de la Sorbonne, « donner l’occasion à des discours non académiques de se faire entendre ». Aussi ce Collège, auquel les trois filles de Wahl, Agnès, Barbara et Béatrice, ajoutaient un attrait supplémentaire, était-il « l’endroit où le non-conformisme intellectuel – et même ce qui se croyait tel – était toléré et attendu ».

Aussi est-ce sans surprise qu’on lit ce souvenir de Michel Butor, jeune agrégatif de philo, dans Curriculum vitae : « Tous les soirs, je me rends au Collège philosophique, boulevard Saint-Germain, où Jean Wahl m’a trouvé une place de portier […] :  je fais payer l’entrée, je déchire les billets. Après, je vais devenir le secrétaire de ce Collège fondé par Wahl, Bataille [3], Marie-Magdeleine Davy et d’autres. Il s’agissait d’une société qui organisait cinq conférences par semaine : un bouillonnement intense. Toutes les célébrités intellectuelles de la Libération sont passées par là […] On était littéralement affamé de culture [4] ».

Logé dans un premier temps rue Cujas, ce collège devait, pour citer la première conférence de Wahl, le 23 janvier 1947, mettre en évidence « l’irréductible pluralisme des systèmes contemporains », mais le terme de « collège » laissait entrevoir in fine une forme d’harmonie : ce devait être un « rassemblement de diversités, un  chœur à voix multiples où un accord difficile à percevoir naîtra de discordances perceptibles [5] ».

Ce pluralisme assumé de Jean Wahl aurait été, selon Levinas, « le précurseur de certaines audaces […] de la philosophie d’aujourd’hui » : avec elle, « une atteinte est portée à la structure du système, à la philosophie installée en guise d’architecture logique, château fort ou domaine du philosophe, domaine héréditaire, transmissible aux écoles, aux disciples, aux épigones [6] ». « Voyageur sans bagages, [Jean Wahl] reprend l’antique nostalgie du cynisme et de la nudité », dans la recherche d’un contact « nu et aveugle avec l’Autre ».

La philosophie a sans doute vocation à « investir », à animer, à occuper ou à créer ainsi des lieux en quelque sorte « privés », en marge de l’institution, hors l’université, dans un esprit d’extraterritorialité, dans le refus de la spécialisation excessive, voire de la professionnalisation. Mais cette philosophie hors les murs, ce socratisme de l’itinérance, se donne rapidement une forme, une organisation, une identité. Un foyer. Elle fait école. Elle recrée une sociabilité informelle – comme celle que privilégiait Kant quand il était Privatdozent à Königsberg –, sociabilité sans laquelle elle risque de n’être qu’un monologue sans garde-fous. La liste des invités de Jean Wahl, au demeurant, à en juger par la « Chronique du Collège philosophique » [7], ne nous conduit pas très loin de l’Université, cette alma mater. Après tout, c’est par un geste de sécession que la Sorbonne elle-même a vu le jour ; et le Collège de France doit son prestige à son indépendance vis‑à‑vis de l’Université.

Quelle est la vraie « demeure » de la philosophie ? L’université ? Le « collège » ? Sont-ce des formes concurrentes ? Les deux exemples prestigieux de sociabilité philosophique dans un cadre privé, à l’écart (relativement) de l’institution, qui se sont créés autour de Gabriel Marcel et de Jean Wahl ne peuvent manquer d’interpeller : la philosophie doit-elle refuser de se cantonner aux salles de l’université ? Doit-elle être, au contraire, réservée aux spécialistes et aux professionnels de la profession ? Ne doit-elle pas courir le « beau risque » de vivre à l’écart ou doit-elle se réfugier au sein de cette « demeure hospitalière » dont parle le fabuliste ? Ces lieux privés, plus intimes que les cafés philosophiques ou les universités populaires qui ont fleuri bien plus tard, plus élitistes aussi, à leur manière, répondaient à un besoin secret de libre pensée, vis-à-vis de l’idéalisme académique et du marxisme. Ils réagissaient à la menace d’une doctrine officielle, d’une doxa, d’une police des esprits. On se souvient, par analogie, du philosophe tchèque Jan Patočka, obligé, à Prague, dans les années 1970, de tenir dans un appartement discret ses « séminaires clandestins » sur Husserl.

Leur fécondité est avérée. C’est dans le cadre du Collège philosophique que, le 4 mars 1963, Jacques Derrida, alors assistant de Jean Wahl à la Sorbonne, a donné sa conférence « Cogito et l’histoire de la folie » dans laquelle il analyse de façon très critique les pages sur Descartes de Michel Foucault dans Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique (Plon, 1961). Dans ce texte dense, fondateur de la « déconstruction » et repris dans L’écriture et la différence (1967), le disciple « admiratif » en remontre à son ancien maître (présent dans la salle). Derrida reproche à Foucault de soumettre le texte de Descartes sur la folie dans les Méditations (« Mais quoi, ce sont des fous ! ») à une lecture « naïve » et constituant finalement elle‑même un geste d’exclusion : le structuralisme de Foucault opérerait « un acte de renfermement du cogito du même type que celui des violences de l’âge classique ». Foucault répliquera dans « Mon corps, ce  papier, ce feu », neuf ans après, en 1971, mais non sans violence : « petite pédagogie […] – dira-t-il – qui enseigne à l’élève qu’il n’y a rien hors du texte, […] pédagogie qui donne à la voix des maîtres cette souveraineté sans limite qui lui permet indéfiniment de redire le texte ». C’était poser la question de la parole universitaire, du lieu de la philosophie, vis-à-vis des autres discours.


  1. Le Collège de philosophie a été créé en 1974.
  2. Emmanuel Levinas, Éthique et infini, Fayard/France Culture, 1982, p. 55.
  3. Georges Bataille donne une conférence sur le mal le 12 mai 1947.
  4. Michel Butor, Curriculum vitae. Entretiens avec André Clavel, Plon, 1996, p. 38.
  5. Jean Wahl, « Les philosophies dans le monde d’aujourd’hui », Le Choix, le Monde, l’Existence, Grenoble, B. Arthaud, 1947 (avec des essais d’Alphonse de Waelhens, Jeanne Hersch et Emmanuel Levinas).
  6. Emmanuel Levinas, dans Jean Wahl et Gabriel Marcel, Beauchesne, 1976, p. 27.
  7. Pierre Greco, « Chronique du Collège philosophique », Les Études philosophiques, Puf, n.s., 2e année, n°1, janvier/mars 1947. Sont mentionnés Maurice Merleau-Ponty, Gaston Bachelard, Georges Blin, Jean Paulhan, Pierre Emmanuel, Boris de Schlœzer, Georges Canguilhem, Jacques Lacan…

Jean Lacoste

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