Parce qu’il faut y croire

Crue est le texte d’un survivant : revenu d’une catastrophe naturelle, il témoigne. Et la vérité qu’il rapporte nécessite d’être crue. Bien que l’action, par bien des indices, semble se situer à Paris, on est aussi plongé dans un roman japonais, dans la dimension post-apocalyptique qui caractérise certaines fictions de Kenzaburo Oê ou de Kôbô Abe, les récits de survivants d’Hiroshima rapportés par Tamiki Hara dans Fleurs d’été, la perte de repères qui s’inscrit dans les romans d’après Fukushima…


Philippe Forest, Crue. Gallimard, 262 p., 19,50 €


La catastrophe à venir, liée à l’exploitation sans limites des ressources naturelles, à la spéculation immobilière, à la transformation de la terre en un immense chantier lunaire, est aussi une mémoire du passé. Elle répète des catastrophes passées, naturelles ou non – et d’ailleurs une crue ou une épidémie, lorsqu’elles sont provoquées par l’énergie des humains contre leur environnement, sont-elles encore des catastrophes « naturelles » ? –, comme la mort d’un être fait revivre celle d’un autre, inlassablement. Le roman de Philippe Forest nous installe dans un monde de spectres, on y habite chez des morts, les attestations d’existence y sont de plus en plus fragiles. Le personnage se figure être un fantôme, « revenu hanter, invisible, les lieux où jadis il a vécu ». Un trouble dans le temps rend celui-ci à la fois immobile et emballé ; en tout cas, il ne parvient plus à progresser selon une mesure humaine.

Une sensibilité extrême aux indices et à l’imminence oblige le narrateur à se montrer attentif aux signes du jour, aux signes de la nuit. Il parcourt les rues, guettant des présences, relevant des absences. L’urbanisation délirante de son quartier apparaît aussi comme la promesse de sa destruction. Et bien que la fiction ne localise pas nommément l’espace, qu’elle dise pouvoir se situer dans n’importe quelle ville du monde, on reconnaît le XIIIe arrondissement de Paris et les gigantesques chantiers ouverts autour de l’avenue de France et de la Grande Bibliothèque dont elle donne une description des mutations urbanistiques et architecturales particulièrement forte. « À errer ainsi, je me faisais l’effet d’être le témoin d’une catastrophe dont je voyais bien l’ampleur mais dont je me trouvais incapable de dire si elle venait d’avoir lieu, si elle était sur le point de se produire, si elle appartenait à un passé très lointain dont le présent conservait encore la trace ou bien si l’on en percevait seulement les prémices. Cela ressemblait à un séisme – selon l’idée, il est vrai très théorique, que j’en avais. »

Entre l’annonce d’une catastrophe probable, en cela parfaitement réaliste et que les crues de l’année 2016 ont rendue simultanément prémonitoire, si l’on peut dire, et la représentation tout aussi réaliste des catastrophes historiques, ou encore le rejeu des grands mythes de la destruction ou de l’engloutissement (le déluge – et le narrateur se figure un moment en Noé), le narrateur lui-même ne sait pas exactement où il est. De même que le chat de Schrödinger pouvait être à la fois mort et vivant, de même il est difficile de se faire une idée parfaitement stable du temps dans lequel on se trouve, ni de l’état mort ou vivant du personnage. On explore une lisière, qui est aussi celle qui sépare la réalité de la fiction, ou celle de ces moments « où la réalité vous frappe précisément par l’air d’irréalité qu’elle prend ».

Il n’est même pas tout à fait certain que Philippe Forest soit l’auteur de ce roman. Il se peut qu’il soit le prête-nom d’un personnage qui a vécu les aventures qui s’y déroulent et qui, voulant en témoigner, les a racontées puis confiées à un écrivain de quelque renom afin qu’elles soient connues d’un plus grand nombre de lecteurs. Le narrateur n’est en effet pas écrivain, et il projette d’emblée de signer son témoignage d’un pseudonyme. « Ou bien : s’il l’accepte, je demanderai à un écrivain de me prêter son nom. […] Je mêlerai au récit de ma vie quelques traits empruntés à la sienne. Ou bien : ce sera le contraire. De sorte que le faux soit impossible à distinguer du vrai. » Pour Philippe Forest, devenir l’hétéronyme de quelqu’un d’autre est une manière de réfléchir autrement les événements dramatiques de sa vie, la mort de sa fille et l’agonie puis la mort de sa mère, tout en réfléchissant une fois de plus aux modalités de la transcription d’une expérience impossible. Il y a comme toujours une exploration bataillienne de la déchirure du réel (rappelons au passage que La crue est le titre d’un grand livre de Lucette Finas sur Georges Bataille) et de la nécessité qu’il y a à tenter de la dire et de la redire encore. « Depuis la mort de ma fille, je vivais dans le vague. […] Même ma vie m’apparaissait comme celle d’un autre qui l’aurait vécue à ma place et avec lequel j’entretenais des rapports assez relatifs. Les événements qui auraient dû me concerner directement, je les considérais avec un air toujours distrait qui suscitait la perplexité de mes proches et que je ne savais pas leur expliquer. Ce n’était pas de l’indifférence. Plutôt quelque chose comme de l’incrédulité. »

L’incrédulité, mot récurrent dans le livre, est une des formes de la distance au monde dont la littérature, précisément, doit nous émanciper. La fameuse « suspension volontaire de l’incrédulité » de Coleridge, par laquelle il définissait notre rapport à la fiction, constitue l’apprentissage progressif du narrateur. Quand la réalité est trop évidemment incroyable pour être crue, c’est là qu’il faut en attester. C’est ainsi que le titre, tout en renvoyant aux pluies diluviennes et au débordement historique du fleuve dans la dernière partie, doit être lu dans toute sa polysémie. Il s’agit aussi d’une vérité « toute crue » et qui est celle à laquelle on ne croit jamais mais qui pourtant doit être crue. Cette polysémie qui relie la catastrophe à la croyance commande une énonciation littéraire qui soit celle du témoignage. Parce qu’il a été témoin de ce qui a eu lieu, alors il peut et doit en parler. « J’en parle parce que je me trouvais là. Autrement, il vaut mieux se taire. »

Ce devoir de rapporter les faits auxquels on a assisté détermine un devoir inverse de silence sur ce dont on n’a pas l’expérience. Cette expérience, c’est celle de la disparition pure et simple du monde dans lequel nous vivons : la découverte d’un vide qui ne soit plus mû par un principe d’entropie, mais qui « mastique la matière, mange le monde, l’avale par morceaux, se prépare à l’engloutir en entier ». Ainsi, la grande crue n’est pas le seul événement du livre. Cela commence par la disparition d’un chat, se poursuit avec celle d’une amante et celle d’un compagnon de beuverie, qui l’avait mis sur la voie de cette vague de disparition, de l’énigme du grand vide autour duquel le récit enquête à la façon d’un roman policier.

Mais pour qu’il y ait des disparitions, il faut aussi qu’il y ait eu des apparitions. La première phrase du livre – « Ce fut comme une épidémie. » – résonne évidemment avec la révélation de L’éducation sentimentale lorsque Frédéric voit pour la première fois Mme Arnoux. Et c’est aussi une des puissances de ce livre magnifique que de rappeler à notre conscience, pour notre monde, la valeur presque spirituelle des apparitions, qu’elles soient celles de fantômes ou celles d’êtres de chair. La brève rencontre amoureuse existe sur ce mode et elle est très belle, comme la réapparition du chat après la crue. Au milieu de la désolation, à l’horizon de la destruction, il y a une lumière spéciale, liée à la perception de quelque chose de terrible et de sublime en même temps, d’une horreur sacrée.

Tiphaine Samoyault

À la Une du n° 15