Petits formats (3)

Michel Kaplan, Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles. Gallimard, coll. « Folio Histoire », 490 p., 8,70 €

Il est probable que rares seront les curieux déterminés à tout connaître de l’histoire de l’Empire romain d’Orient, d’autant que l’ouvrage (inédit) de Michel Kaplan, pour être splendidement érudit, n’en est pas moins quelque peu collé aux dates et aux événements, ce qui peut décourager, et lorsqu’il s’emploie, de manière très utile, à souligner ce qu’il en est de notre héritage byzantin, il lance quelques affirmations dont la pertinence n’est pas immédiatement facile à établir : ainsi, Vladimir Poutine serait pire que Basile II en matière d’absolutisme et d’arbitraire… Néanmoins, cet empire est proprement fascinant, ne serait-ce que par la virulence des questions théologiques qui l’ont agité. Arianisme, nestorianisme, monophysisme vont ainsi jouer un rôle déterminant dans son histoire, notamment en encourageant des mouvements séparatistes. De même, son épisode sans doute le plus fameux, l’iconoclasme, est lié à une question spirituelle.

Mais, à vrai dire, c’est tout Byzance qui captive : son immensité, du sud de l’Italie aux bords de l’Oronte, du Danube à Trébizonde, son invention en deuxième Rome, appuyée sur une administration remarquable, où, de façon quasi générale, le droit prime sur la force, sa façon de lutter contre les invasions, non sans plasticité, l’épanouissement de sa culture, qui verra la transmission et les commentaires de l’Iliade, des œuvres de Platon, d’Aristote, d’Euclide, des Pères de l’Église… Tous trésors qui viendront nourrir « l’Occident », surtout à partir de 1453, quand les armées ottomanes prendront la ville que Constantin avait fondée plus de mille ans auparavant, en 330…

Nicolas Chemla, Anthropologie du boubour : Bienvenue dans le monde bourgeois-bourrin. Lemieux, 145 p., 14 €

Tout le monde connait le « bobo », un terme lancé par un essai américain en 2000, inspiré à l’évidence, car si avant cette date on ignorait l’existence du bourgeois-bohème, même si on la pressentait, le bobo, la « boboïsation », la « boboïtude » ont si bien fleuri depuis qu’on peut se demander comment diable on avait pu s’en passer. Nicolas Chemla, titulaire d’un master d’anthropologie sociale et « consultant et spécialiste du luxe », entreprend aujourd’hui de détecter le post-bobo. Sans « aucune rigueur scientifique », « rien d’autre qu’une intuition, documentée, certes », il identifie et relie des « signaux culturels » qui lui paraissent indiquer vigoureusement qu’à l’aimable rebelle carriériste, porté sur la  justice sociale, la mixité  et la protection de l’environnement, est en train de succéder le tenant de l’ethnocentrisme décomplexé, du retour aux sources animales, le bourrin, pour qui le retour en arrière vers les bonnes vieilles valeurs est un acte libérateur.

En d’autres termes, le boubour n’en peut plus du politiquement correct, et justifie ses appétits en rappelant qu’on est tous des bêtes… Il y a ainsi le boubour racaille (ah, Booba), le boubour la joie (ah, Dujardin), le boubour gay, etc. Le boubour est accro aux belles bagnoles, aux signes extérieurs de richesse, à la virilité, aux bonnes grosses daubes – tant dans le domaine culinaire qu’artistique. Soyons brève : le boubour est un réactionnaire qui s’éclate, mais, et c’est sans doute là l’essentiel, qui, en incarnant si impeccablement l’idéologie de l’ultralibéralisme, peut avoir un petit air d’anar de droite presque sympathique… Chemla est tonique, teigneux, et réjouissant.

Kingsley Amis, Lucky Jim. Trad. de l’anglais par Rose Celli et Marie-Cécile Kovacs. Points, coll. « Signatures », 347 p., 8,80 €

Nous sommes prévenus : c’est là « l’un des 100 meilleurs livres anglophones du XXe siècle », c’est ce qu’affirme, bien en vue sur la couverture, Time Magazine. Le roman refermé, on se dit qu’ils doivent lire assez peu, à Time Magazine. Lucky Jim, publié en 1953, est à mi-chemin entre la farce et l’étude de mœurs, entre la charge burlesque et le roman satirique, et c’est à la fois son petit charme et sa franche limite. Le héros est un chargé de cours dans une petite et terne université, il est censé enseigner l’histoire médiévale, qui n’a pas l’air de le captiver ; non, ce qui le préoccupe franchement, c’est de savoir s’il va garder son poste l’année suivante. Son « référent » est à moitié sourd, perd la tête, mais garde le pouvoir. Le jeune Dixon essaie de bien suivre le parcours du postulant, mais accumule les erreurs et les provocations.

L’ennui, c’est que Dixon n’est guère plus sympathique que le mandarin au petit pied, sauf à raffoler des fervents agressifs de l’échec. Il fait des blagues nulles, passe son temps à se contorsionner les muscles faciaux en grimaces horribles pour éviter de dire tout haut son exécration, et se tortille de façon peu compréhensible entre plusieurs femmes toutes à fuir radicalement. Ce qui à la rigueur pourrait le sauver, c’est qu’il est intérieurement franc : il honnit son travail, il honnit ses élèves, sauf lorsqu’elles sont jolies, il ne se raconte pas d’histoires sur lui-même, et il n’a d’autre ambition que de survivre. Bon. Ce fut, à ce qu’il semble, un brûlot à son époque. Soit dit sans vouloir être désagréable, un autre écrivain fâché et britannique de son temps a gardé plus de pouvoir perturbateur : Evelyn Waugh.

Maurice G. Dantec, La sirène rouge. Gallimard, coll. « Folio-Policier », 588 p., 8,70 €

C’est avec La sirène rouge que Maurice G. Dantec, qui est mort le 25 juin dernier, s’est fait connaître, en 1993. Plus tard, il plongera dans des délires et vaticinations non dénués d’un certain pouvoir de fascination, marqués par une sorte d’intégrisme christiano-occidental échevelé qui lui vaudra de ne plus guère occuper les médias. Il était choquant, destroy, punk, et pris dans une logorrhée pathétique, outrageusement à contre-courant. Ce qui se dessinait déjà dans ce roman, qui empile les clichés avec une sorte de furia. Entre l’ode à une espèce d’organisation secrète œuvrant pendant la guerre de Yougoslavie pour les Bosniaques, les descriptions de massacres cauchemardesques, le leitmotiv du « crépuscule de l’Europe », la fascination pour le désordre que peuvent susciter ces colonnes Liberty Bell, « anti-virus contre le retour de la barbarie et du totalitarisme », on a déjà tout Dantec, y compris dans sa quête d’une pureté perdue, et d’un salut par la confrontation avec la mort. Une littérature adolescente, qui flirte avec une sensibilité dépressive aux thèmes de l’extrême droite d’autrefois.


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Évelyne Pieiller

À la Une du n° 14