Désintégration

Critiques élogieuses, bonnes feuilles dans un quotidien du soir, portraits, interviews : l’audience et le succès rencontrés par ce livre de Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice, témoignent chez les lecteurs de l’attente d’un propos inédit, voire psychanalytique, sur les fondements des attaques meurtrières qui ont atteint la France, notamment en janvier et novembre 2015.


Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice : Le surmusulman, Seuil, 149 p., 15 €


Mais l’espace est étroit pour les psychanalystes : ou bien ils sont accusés de demeurer dans leur tour d’ivoire et de ne manifester aucun intérêt pour ce qui se passe dans la cité, ou bien, lorsqu’ils désirent intervenir, il leur est reproché de vouloir tout expliquer de ce qui survient dans l’actualité au moyen des concepts freudiens ou lacaniens. Fethi Benslama, membre de l’Académie tunisienne, psychanalyste et professeur dans une université parisienne, connu pour ses travaux sur l’Islam et les formes que peut y prendre ce qui relève de la subjectivité, ne s’est pas laissé arrêter par ces obstacles ; il s’est efforcé de tracer un chemin dans le maquis des réflexions que ces événements ont suscitées en insistant sur le fait – précaution utile en ces temps où l’énervement semble souvent prendre le pas sur la réflexion – qu’il ne faut pas confondre « expliquer et excuser », que prendre en compte ou rechercher l’intelligibilité des processus psychiques ne saurait être assimilé à une quelconque complaisance à l’égard du caractère criminel des actes commis.

La première partie de ce travail traite de ce qui est désormais désigné, non sans réticences ici ou là, du terme de radicalisme. Fethi Benslama propose de distinguer entre le radicalisme comme menace potentiellement porteuse d’actes terroristes – il parle d’une « antichambre de la terreur » – et le radicalisme comme symptôme d’un « désir d’enracinement » chez ceux qui n’ont plus de racines ou se vivent comme tels. Il s’agit, avec ce second aspect, d’évoquer ces jeunes gens, souvent adolescents, mais pas seulement, en quête d’un sens à donner à leur existence, ce qui ne va pas, au-delà du plaisir de « faire peur », sans la recherche d’une jouissance qui peut conduire à la mort – l’autodestruction – et à la mise en jeu de ce que Freud reconnaissait comme composante de la pulsion de mort : la pulsion de cruauté. On est ainsi confronté à des sujets qui, quoi qu’en laissent penser les médias et les excès de langage dont ils sont friands, ne sont pas des « monstres » mais des sujets, des humains en perte de leur singularité et qui sont à ce titre psychologiquement fragiles, dont l’histoire personnelle éclaire souvent le devenir. Jeunes donc, engagés dans la spirale d’une violence sans limites – comme telle, fort peu révolutionnaire – qui est en réalité et paradoxalement une tentative de survie aux limites de l’absurde, une tentative dont le désespoir est comme masqué par une gestuelle qui exhibe une forfanterie caricaturale.

Arrêtons-nous un instant dans ce qui n’est que le résumé d’une analyse serrée, pour exprimer deux remarques, deux réserves. La première concerne l’usage que fait Benslama des termes de terrorisme et de terroriste au début de son travail. Le champ sémantique et historique de ces mots, loin d’éclairer le lecteur, est source d’ambiguïté : on ne peut en effet oublier que, pour l’occupant nazi mais aussi pour les autorités de Vichy, les résistants qui faisaient dérailler des trains ou assassinaient des officiers allemands étaient qualifiés de terroristes, comme plus tard les combattants du FLN algérien qui luttaient pour l’indépendance de leur pays au moyen notamment d’attentats engendrant la terreur. L’emploi de ces termes dans ce travail rigoureux et novateur en bien des points apparaît alors, et sans doute à l’insu de son auteur, comme une concession faite à d’autres analyses, dominantes certes mais rudimentaires.

La seconde remarque a trait à une observation concernant les origines de ces jeunes ayant rejoint le jihadisme : la France, relève l’auteur, apparaît comme « le premier pays de l’Europe occidentale dont les ressortissants contribuent au jihadisme ». Il y aurait sans doute lieu, mais Fethi Benslama ne s’y attarde guère, d’évoquer, comme l’un des fondements de cette spécificité française, la guerre d’Algérie et ce qu’il en fut des aïeux de ces jeunes gens perdus, leurs arrière-grands-pères, grands-pères et pères – ces derniers, main-d’œuvre des « trente glorieuses » constituèrent la majeure partie des habitants des bidonvilles –, qui, pour beaucoup, ressortissants de ces territoires officiellement alors départements français, défendirent la France sous le drapeau tricolore mais n’en furent pas moins ensuite traités comme des citoyens de seconde zone, voire massacrés – que l’on songe à Sétif en 1945 – pour avoir réclamé le droit de vote. À quoi l’on ajoutera le facteur d’une humiliation sans répit que constitue ce racisme rampant à l’égard, aujourd’hui comme hier et peut-être davantage, des « Arabes », et qui se manifeste comme une discrimination quotidienne dans le champ de l’emploi ou du logement, discrimination qui, en lieu et place d’une intégration annoncée comme recherchée par les autorités, se traduit par une véritable désintégration des esprits et des corps qui explosent au moyen des ceintures de dynamite.

La seconde partie du livre, de loin la plus novatrice, cerne sous divers angles cette entité qui donne son sous-titre à l’ouvrage, le surmusulman. Cette fois-ci, il s’agit d’une incursion minutieuse et étayée dans l’histoire et la culture du monde musulman, il s’agit d’en comprendre aussi bien la complexité que l’humour – ainsi de la fatwa de la tétée des grands et de ses développements dont le comique ne traduit jamais que ces multiples règles et autres démarches conduisant à une survalorisation des mères pour éclipser la femme, conception qui paradoxalement ne cesse de se développer sous d’autres formes dans notre Occident – pour tenter d’en percer l’opacité qui alimente les caricatures et provoque les rejets. D’entrée de jeu, Fethi Benslama clarifie les choses en rappelant que ce que l’on appelle l’islamisme, avec ce que ce terme comporte d’inquiétant – il rime avec obscurantisme –, est une invention récente, une dérivation des préceptes coraniques qui, s’ils ne sont pas décryptés, rendent incompréhensible ce radicalisme évoqué et le jihadisme qui en résulte. L’islamisme, pour être le produit de l’islam, n’est rien d’autre, quelles que soient ses spécificités, qu’une forme de ce fondamentalisme qui atteint les autres religions dont les fondements sont ébranlés et menacés de destruction par le monde moderne et sa forme la plus développée aujourd’hui, le néolibéralisme et ses excès.

La thèse de Fethi Benslama vaut d’être citée in extenso qui affirme que « l’islamisme est l’invention par les musulmans, à partir de l’islam, d’une utopie antipolitique face à l’Occident, non sans user d’une partie des créations politiques de ce dernier ». En d’autres termes, l’islamisme se fixe pour objectif un renversement du commandement politique, la subordination de ce dernier, avant sa disparition, au profit d’un espace de pensée libéré de toute espèce de pollution, à commencer par le sexe, par le corps de la femme qui doit être caché puisque d’essence antireligieuse. On peut comprendre, en suivant bien les explications que développe l’auteur, combien les analystes occidentaux se trompent en parlant d’islam politique lorsque ce qui est visé est une élimination du politique. Il en va d’horizons, d’objectifs, qui appellent pour leur réalisation non seulement la destruction des impies mais un sursaut psychologique des musulmans eux-mêmes, « la sainte obligation d’être davantage et encore plus musulman », et c’est l’invention psychologique du surmusulman, terme qui désigne « la contrainte sous laquelle un musulman est amené à surenchérir sur le musulman qu’il est par la représentation d’un musulman qui doit être encore plus musulman ».

C’est là notamment que les processus inconscients fonctionnent : le jeune jihadiste qui fait fonctionner sa Kalachnikov sans répit est ainsi soumis à une injonction surmoïque qui le transcende. Le relais est comme assuré en permanence par les fatwas qui régissent sur un mode obsessionnel tous les aspects de la vie, ce qui ouvre, entre autres choses, sur un véritable commerce fructueux, comme on peut le constater dans quelques salons d’exposition organisés périodiquement dans les environs de Paris. À propos de cette évolution, Fethi Benslama, dans un mélange d’humour et de sérieux, parle de « fatwa folie », comme celle qui, sans rire, recommande l’élimination de toutes les souris y compris celle de Walt Disney, considérée comme un « agent de Satan ».

L’avenir ? Fethi Benslama le voit non sans raisons dans ces révolutions de 2010 et 2011, plus particulièrement en Tunisie : loin de partager les jugements dépréciatifs qui se nourrissent des répressions exercées par des pouvoirs dictatoriaux, il décèle dans ces divers soulèvements « l’apparition de nouvelles subjectivités politiques qui occuperont la scène pendant des années encore ». On le sait depuis un certain Marx, et on ne cesse de le constater, l’histoire, et plus encore l’histoire des mentalités, ignore les TGV, et nos démocraties occidentales ne sont pas ce modèle de perfection que nos idéologues croient pouvoir faire miroiter aux yeux de masses musulmanes encore objet des tyrannies de toute espèce.

Michel Plon

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