En attendant la mort

L’hirondelle rouge est, de loin, le plus sombre des vingt-quatre livres [1] publiés par Jean-Michel Maulpoix depuis 1978. Le jeune homme que Maurice Nadeau accueillit à La Quinzaine littéraire et aux Lettres Nouvelles, le porte-parole d’un renouveau lyrique qui se retrouva à trente ans au cœur des affrontements théoriques des années 1980, l’universitaire en charge d’enseigner la poésie contemporaine, le poète invité sur quatre continents, arrive aujourd’hui à l’âge où la finitude devient une expérience concrète.


Jean-Michel Maulpoix, L’hirondelle rouge. Mercure de France, 128 p., 12 €


Confronté à la perte du père et de la mère, témoin de la décrépitude de la génération qui l’a précédé, désormais aux portes de la vieillesse, il lui reste à sauver ce qui peut l’être de la présence humaine d’aujourd’hui et à refuser de céder à l’angoisse.

« C’est à peu près comme si les freins de ton vélo avaient lâché au sommet de la côte. Irrésistiblement, tu prends de la vitesse. Le temps qui file à toute allure te blanchit les tempes. Tu ne roules plus, tu glisses. Ta vie est de neige, de sable et d’eau courante.

L’inconnu est de plus en plus proche. Il ne se déguise plus en terres lointaines, en azurs, en chimères. Assis là, sur la chaise, il t’attend devant la porte… »

Encore une fois, Maulpoix, qui s’est toujours autant méfié des variations sur un thème que des systèmes philo-poétiques, écrit en réaction. Il se risque en terrain découvert, loin de toute forme d’inspiration, de rumination ontologique ou de volonté réaliste. Chaque texte naît de la confrontation avec des situations nouvelles. Fondamentalement, finalement, la qualité des poèmes [2] est dépendante de celle des notes préliminaires et de « l’instinct » qui, lors de la relecture, les a sélectionnées pour des raisons de sens, de rythme ou d’émotion.

« La dernière fois que je l’ai revue, préparée, maquillée, elle n’avait plus de visage, mais un masque de bois mal peint, de craie bleuâtre et de chiffon.

Nuits d’insomnie : aucune pensée paisible sur laquelle poser la tête, aucune figure aimée. Rien que des oreillers de pierre. Tout se mélange. Le sens même des mots qui m’obsède se défait ou s’inverse… »

Pourtant, si déterminante que soit la phase initiale, elle ne saurait suffire à l’élaboration d’un livre. Elle doit faire partie d’un ensemble complexe, mêlant maîtrise technique, connaissance de la littérature, réseaux tissés de publication en publication, et aptitude à se vouer « corps et âme » à la réalisation de l’œuvre en cours.

Jean-Michel Maulpoix, L’hirondelle rouge, Mercure de France

Jean-Michel Maulpoix © Stéphane Haskell

Si L’hirondelle rouge est un texte à la composition inventive renouvelant la tradition du « tombeau », et un témoignage poignant, c’est que l’exigence esthétique s’y veut à la hauteur de la douleur ressentie et que ces pages ont été écrites comme si elles devaient être les dernières.

Abouti, le livre comprend 4 + 1 + 4 séquences de 9 poèmes [3]. Les quatre premières sont consacrées à la disparition des parents. La séquence intermédiaire dit ce point où l’être touche aux limites de sa condition. Les quatre dernières amorcent une remontée vers la lumière, via l’appropriation d’un tableau de Joan Miró et la convocation du désir amoureux. À l’intérieur de cette structure, rien n’est laissé au hasard : la disposition centrée de la table des matières forme le calligramme d’un sablier, les proses sont composées en vis-à-vis avec un effet de miroir, le recueil renvoie directement à Une histoire de bleu (1992)… Mais Maulpoix ne se contente pas d’une dimension formelle, qu’il sait arrêter avant qu’elle ne tourne au procédé. Il enrichit son écriture grâce à des épigraphes (rares) tirées de Bonnefoy, Rilke, Mallarmé, et à des citations (nombreuses) intégrées comme si des voix venaient lui souffler, par-dessus l’épaule, des vers qui ont enrichi la culture commune.

« Rouge sur fond de ciel excessivement bleu, c’est ainsi que Joan Miró a peint l’Hirondelle amour que l’on peut voir à Barcelone.

Il pense avec des couleurs. Rouge, l’énergie, le désir, la force : « le soleil rouge ronge l’araignée », « l’arête rouge transperce les plumes bleues de l’oiseau au pâle bec », « la tige de la fleur rouge pousse vers la lune », « une hirondelle joue de la harpe à l’ombre des pissenlits ».

– Ce que je cherche, en effet, écrit-il, c’est un mouvement immobile, quelque chose qui soit l’équivalent de ce que l’on nomme éloquence du silence. »

Succédant à des études sur des poètes tels que Celan et s’autorisant à libérer la parole amoureuse, L’hirondelle rouge est le lieu d’un renversement. D’une part, la figure d’Orphée est congédiée, après avoir été revisitée par le cheminement du fils allant retrouver sa mère dans l’enfer des mouroirs. De l’autre, cette relégation met en évidence celle de Sisyphe, longtemps masquée par elle, alors qu’elle est déterminante. Il n’est pas un seul recueil depuis Locturnes qui n’affirme que le poète est d’abord celui qui, muni d’un carnet et d’un stylo [4], est condamné à écrire, quelles que soient les circonstances, pour exister et parvenir à une certaine sérénité.  Dans un monde dont les enchantements (de la jeunesse, de la beauté artistique, de l’amour…) ne peuvent cacher l’absurdité, des forces en partie inconscientes le poussent constamment à remettre son équilibre en jeu.

« À jamais ridicule, cette fable antique du poète descendu chez les mots pour y chercher une ombre aimée. Il n’est pas de chant qui sauve, juste des paroles pour notre ici-bas : la mémoire de ceux qui s’en vont et la consolation de ceux qui restent.

La nuit qui vient est épaisse. Long le chemin qui se perd dans les bois noirs. À chacun de s’y préparer… »


  1. Auxquels il faut ajouter les dix-neuf volumes de l’œuvre critique.
  2. En prose, car il n’existe que très peu de poèmes en vers.
  3. Ce qui renvoie à la construction marquée par le chiffre 9 du chef-d’œuvre de Jacques Roubaud, Quelque chose noir.
  4. Avec leurs variantes : la page blanche, la neige, l’aube, l’encre, le sang.

Gérard Noiret

À la Une du n° 30