Istanbul, laboratoire de l’islamisme conservateur

Jean-François Pérouse portraiture Istanbul, hors de toute polémique, d’une manière finement renseignée et lucide. C’est tout l’intérêt d’un livre qui explique les réalités stupéfiantes du moment par une vision idéologique affirmée : l’islamisme conservateur. Ainsi, ce qui peut sembler aberrant – les constructions géantes, les projets pharaoniques, l’indifférence au patrimoine historique réel, l’étalement urbain sans frein – s’explique parfaitement dans le cadre d’une volonté de bâtir un nouveau biotope pour une famille turque modèle.


Jean-François Pérouse, Istanbul Planète : La ville-monde du XXIe siècle. La Découverte, 220 p., 18 € 


L’étalement vertigineux d’Istanbul peut, en effet, inquiéter. Alors qu’en Europe on cherche, au nom de la durabilité, à éviter une telle extension, elle est appréhendée ici comme un signe de « vitalité », comme « l’expression de la puissance ». Peu importe si les Stambouliotes passent deux heures et demie dans les transports chaque jour ! Il en va de même pour le gigantisme. La ville possède « le plus grand palais de justice d’Europe », construit la plus grande mosquée de Turquie, qui pourra accueillir, rien que dans sa cour externe, 30 000 fidèles, ambitionne « le plus grand aéroport d’Europe, voire du monde ». Il est envisagé de doubler le Bosphore avec le projet « Kanal ». Ce « superlativisme » fonde bel et bien « une doxa de la démesure », entonnée par les entrepreneurs et les politiciens. Mais bâtir ne suffit pas, il faut le faire vite, « quitte à procéder à des inaugurations anticipées et démultipliées ». C’est pourquoi Recep Tayyip Erdoğan, le président de la République, s’adresse directement aux entreprises du BTP pour les stimuler et affirme que son parti, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement), a su insuffler « la culture du privé dans l’appareil d’État ».

Jean-François Pérouse, Istanbul Planète

Le palais de justice d’Istanbul

Les centres commerciaux – toujours inaugurés par de hauts responsables – sont si nombreux à présent qu’ils sont devenus, pour les jeunes Turcs, « des espaces ‟naturels” de la vie sociale ». Les plus récents sont parfois pourvus d’une piste de ski, de karting, d’un parc à dinosaures ou d’un aquarium. Des immeubles de standing se trouvent à proximité de ces « centres de commerce et de vie » qui induisent un nouveau mode d’existence pour le citoyen-client, muni de cartes de crédit et dépensant, en famille, tout spécialement lors des fêtes familiales et religieuses programmées.

Le tourisme change de forme, eu égard à la nouvelle clientèle. Les foires et les congrès sont en expansion, de même que le tourisme de croisière, avec ses énormes bateaux emplis de visiteurs pressés. Le tourisme religieux est également important car il associe piété, affaires et distractions. Ainsi, le quartier d’Eyüp, site traditionnel de pèlerinage, est désormais doté d’un centre d’exhibition de dauphins assez mal venu dans ce cadre historique. Le touriste culturel ouest-européen s’efface, les touristes des pays riches ou émergents s’y substituant pour dépenser et faire la fête. L’alcool ne manque pas de couler à flot, si l’on peut dire, dans les bateaux spécialement affrétés par les Iraniens !

Dans ce cadre touristique, une nouvelle conception du patrimoine apparaît dont Jean-François Pérouse montre toute la profondeur. S’il constate ironiquement qu’« à Istanbul, le patrimoine historique le plus prisé est flambant neuf ! », il montre que cela correspond à « une réécriture active de l’histoire ». Ce qui importe n’est donc plus l’ancien mais « la conformité à une idée et une imagerie du passé largement diffusées et partagées ». Ainsi, des centaines de bâtiments ottomans disparus sous les coups des « réformateurs occidentalisés » sont reconstruits. Un projet controversé vise la « restitüsyon » de la caserne ottomane de Taksim qui fut détruite, en 1940, pour permettre l’aménagement du parc de Gezi, désormais célèbre pour ses manifestations. À l’inverse, des destructions d’édifices marquants de l’époque d’Atatürk sont programmées, comme celle du palais de justice de la place Sultanahmet. Les grandes réalisations quelque peu tape-à-l’œil et l’aménagement de quartiers évoquant les décors des feuilletons s’accompagnent naturellement d’une privatisation sévère des derniers espaces agréables comme les rives et versants boisés du Bosphore ou les forêts du nord.

Jean-François Pérouse, Istanbul Planète

L’ouvrage énumère une noria de problèmes qui ne laissent pas d’inquiéter, comme la diminution de l’eau disponible, la déforestation, la prolifération destructrice des automobiles, la privatisation de la médecine. L’insuffisance de l’enseignement est aussi patente alors que les universités privées prospèrent mais disposent davantage de distributeurs de billets de banque, de restaurants et de salons de coiffure que de bibliothèques. La pauvreté reste également considérable, même si Erdoğan a affirmé ouvertement que ceux qui n’avaient pas d’argent n’avaient rien à faire à Istanbul !

Dans cette perspective visant à « nettoyer » Istanbul de ses pauvres, le pouvoir tente de promouvoir l’idée d’une ville post-industrielle, voire anti-industrielle. De fait, une grande partie de l’activité a été délocalisée dans la périphérie et à l’étranger proche ou lointain. Cependant, la ville s’est tellement étendue que les statistiques officielles montrent qu’un tiers des travailleurs déclarés exercent encore dans le secteur industriel, et, comme les non-déclarés représentent au moins 40 % des ouvriers, ce pourcentage peut être largement majoré.

Il est clair que cette modification profonde de la ville obéit à un projet politique porté par l’idéologie islamo-conservatrice. L’auteur en rappelle les cinq piliers. Le conservatisme qui se fonde sur la famille, la division des rôles sexués et la hiérarchie. Le libéralisme qui, selon l’AKP, prouve que Dieu gratifie les méritants, lesquels, en retour, soutiennent le Parti et les municipalités. Une relation empathique et paternaliste entre Erdoğan et sa majorité conforte un « démocratisme ». Le « développementisme » rapide, mesuré à travers le taux de croissance et le montant des exportations, est une marque de puissance. Le « religio-nationalisme », enfin, dans l’imaginaire de l’AKP, confère à Istanbul une valeur « quasi sacrée » en tant qu’objet de conquête des premiers musulmans du VIIe siècle. Il est à remarquer que l’attention portée à cette ville efface partiellement la capitale officielle, Ankara.

Le discours publicitaire de l’immobilier épouse la parole politique en affirmant qu’il convient de protéger les femmes et les enfants du désordre urbain. L’habitat collectif est donc cloisonné en fonction des revenus, avec facilité d’accès à des centres commerciaux constituant une distraction pour les femmes qui ne travaillent pas et un établissement scolaire à proximité pour les enfants. En ce qui concerne l’éducation, les classes moyennes et supérieures s’endettent, à l’américaine, pour financer les études de leurs enfants dans le secteur privé. Depuis quelques années, à Istanbul, comme dans toute la Turquie, un grand nombre de collèges et lycées « généraux » sont transformés en établissements religieux. Ainsi, ce « quartier moral », cet enclos protecteur, est présenté comme un modèle d’habitat, même si l’ennui doit y être combattu par une télévision allumée en permanence.

À présent, « le centre est partout », indépendamment des hauts lieux historiques. Sa démultiplication est assurée par l’étalement général, centres commerciaux, stades et mosquées suffisant à faire société. Alors que le lecteur, démoralisé, s’apprête à refermer l’ouvrage, Jean-François Pérouse lui confie, in extremis, en quelques lignes, qu’« aucun État-nation n’aura raison d’Istanbul » car la ville se nourrit à d’autres dynamiques infra et supranationales. Souhaitons-le, car cette ville exceptionnelle, qui fut romaine, byzantine et ottomane, mérite un autre destin.

Jean-Paul Champseix

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