Intérieur gris

Dans Pierre le Gris, son dernier roman, Matthias Zschokke donne à son protagoniste le qualificatif ambigu du gris, une désignation à l’allure presque homérique et légendaire qui suggère dans le même temps la banalité et l’insignifiance, comme si le héros du livre allait soudain s’éclipser, se fondre dans un paysage narratif lui-même totalement uniforme.

Matthias Zschokke | Pierre le Gris. Trad. de l’allemand par Isabelle Rüf. Seuil, coll. « Fiction & Cie », 170 p., 20 €
Matthias Zschokke | Maurice à la poule. Trad. de l’allemand par Patricia Zurcher. Zoé poche, 328 p., 12 €

Pierre le Gris rassemble certains thèmes et motifs des précédents livres de l’auteur, la question du temps – sa dilatation infinie, prolongée, et qui corrode tout espoir de vitalité –, le souvenir, le rapport à l’enfance, les relations de couple, la mort, et même le gris, cette couleur qui apparaît par endroits et de façon récurrente dès ses premiers livres, soit pour signifier une météo déprimante soit pour exprimer l’abattement moral de ses héros. Au-delà de ces thématiques, c’est l’art d’une langue sans fioriture et neutre qui s’impose dans ce roman teinté d’humour et de mélancolie.

Le gris des livres de Matthias Zschokke ressemble fortement à l’atmosphère « noire claire » de Fin de partie de Beckett. L’auteur fait de cette teinte, si l’on ne veut pas dire cette couleur, un motif d’expression littéraire, la coloration principale de l’existence de son héros, un dénommé Pierre, dont la plus grande aventure est d’aller au café entre midi et deux. Sinon, et c’est là ce qui détonne particulièrement dans les romans de Matthias Zschokke, il ne se passe pas grand-chose. L’auteur décrit avec humour et ironie la vie de bureau. Le collègue. La vision quotidienne d’un pigeon au-dessus des toits et de quelques merles. Et puis un enfant rencontré dans un train, que le héros doit accompagner par hasard jusqu’à Bâle pour une histoire inopinée de changement d’horaire. Même le voyage qui vient rompre la monotonie des jours n’a rien d’extraordinaire, aucun nuancier ne vient colorer d’un nouvel éclat l’ensemble, et l’on oublierait presque l’effet brutal de l’annonce initiale de la mort accidentelle du fils du héros, à peine nommé, parce que la trame du récit fait sentir que tout est égal. Le voyage de Pierre le Gris vers Nancy s’ensuit, ponctué d’événements minimes et communs, tellement communs que cela en devient drôle, parfois inquiétant, en tout cas toujours étonnant.

Une sorte d’absurde, de nonsense, gît en arrière-fond des récits de Matthias Zschokke. Comme si le cœur des événements était évidé. Ce sont plutôt les histoires, les souvenirs remémorés, les saynètes quasi beckettiennes qui viennent soutenir quelque chose de l’existence vivante des personnages, d’une vie vraiment vécue parce qu’on se la raconte à soi-même ou à d’autres. Comme une baudruche, dont le motif est familier à l’auteur, l’intériorité des personnages se gonfle à mesure que leur histoire recommence.

« Pots, bouteilles et verres », Juan Gris (1911) (détail) © CC0/WikiCommons

Le voyage en train vers la ville de Nancy où Pierre le Gris doit se rendre, qui se mue en halte dans la ville de Mulhouse, prend la forme d’une errance, une sorte de promenade à la Robert Walser qui donne lieu à une série de péripéties, de visions et de petites histoires au fil des changements de train et d’hôtel. À la faveur de cette rencontre fortuite avec le petit garçon, qui a sans doute l’âge de son fils mort, Pierre le Gris se livre à ses propres pensées et souvenirs, remonte aux sources de sa propre enfance en évoquant toutes sortes de petites histoires, comme la technique d’épluchage d’une mandarine, la découverte d’un camélia trouvé sur un trottoir, l’importance de la salutation aux objets avant de s’endormir, des saynètes à la théâtralité souvent très marquée qui produisent le côté comique, plaisant et insolite du roman : « les choses n’ont qu’un seul désir, dormir. Jouet, brosse à dents, habits, tout. C’est pourquoi, quand je n’avais plus besoin d’une chose, j’ai pris l’habitude de toujours la remettre à sa place habituelle, de la remercier pour ses services et de lui souhaiter une bonne nuit. C’est sûrement stupide. N’empêche que grâce à ça, je n’avais jamais de problème pour retrouver les choses le lendemain matin. […] Il ferma le robinet, marmonna, bonne nuit, robinet, avec un rire un peu embarrassé ». Au fil du roman, ce n’est plus ce personnage « sans destin » qui apparaît au lecteur, mais un individu qui revient à ses propres expériences de narration. Matthias Zschokke campe ces petites scènes qui recèlent toujours une réflexion plus grave sur le destin, la solitude, les apparences de la vie sociale, et c’est d’ailleurs ce qui fait la singularité de ses textes, qui nouent de façon très étroite ces grandes questions de l’existence au quotidien le plus ténu.

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L’écriture de Matthias Zschokke se décale constamment de ce que l’on tient pour acquis. Il crée souvent par ces effets de décalage un sentiment de malaise et d’étrangeté. Sa langue est truffée de petites constructions antithétiques qui introduisent des variations minimales, jusqu’à produire des effets d’invraisemblance : « La mère lui était encore plus étrangère ; il est comme elle. » Pour présenter son héros, l’auteur reprend le modèle de l’hagiographie et du récit de la vie des saints. À défaut de trouver d’autres distinctions ou qualités, Pierre le Gris porte le surnom du village de son enfance, Saint-Blaise. La description du père du héros passe aussi par des traits insolites et incongrus, comme « de grandes oreilles décollées » et le port d’un conduit auditif qu’il est capable de replier. Matthias Zschokke joue avec ces modalités d’invention du personnage, creuse aussi leur profondeur comme leur facticité, interroge surtout la façon de qualifier ou de caractériser un sujet, ce qu’il est possible d’en dire. Son parti pris littéraire consiste à conférer une distinction particulière à des individus qui ne se distinguent pas, à nommer ce qui demeurerait habituellement sans nomination et à relayer des événements qui n’en sont pas vraiment, jusqu’à pousser à l’extrême cette logique de la distinction romanesque et du trait marquant, à le rendre vain, impossible ou absurde.

Matthias Zschokke donne à l’ordinaire du gris une valeur esthétique particulière, il en fait un motif littéraire à part entière. En tant que qualification première de son héros, c’est souvent une désignation en négatif d’un rapport à la vie qui est mis en scène, son caractère commun et son manque d’originalité, mais, dans ce geste d’attention à ce qui paraît futile, l’auteur fait de cette banalité et du trivial de la vie une source de stupéfaction, le ressort comique et pathétique de ses textes. La langue de Pierre le Gris cherche constamment à creuser le fond opaque et incompréhensible de la vie. Comme si, en arrière-fond de toute apparence, se nichait le réel à l’état brut, une sorte d’absurde de l’existence qui a lieu sans aucun sens particulier à saisir et qu’il est même difficile de saisir pour cela. « À chaque seconde, tout arrive, mais nous ne le voyons pas et nous avons le sentiment que tout est arrêté. Nous croyons que ce qui est intéressant, c’est ce qui sort du lot, ce qui casse le rythme, l’interruption. Mais ce qui est grandiose, c’est le rythme, le flot, l’omniprésence. »