Penser avec et contre Latour

Dans son dernier livre, Bruno Latour et l’anthropologie des modernes, le philosophe Frédéric Fruteau de Laclos réunit plusieurs lectures de Bruno Latour qui témoignent de l’évolution de son rapport à cet auteur. Tout en reconstruisant cette œuvre autour du problème de « l’anthropologie des modernes », il propose une « contre-enquête », au sens où il se démarque à plusieurs égards des thèses avancées par Latour au cours de sa trajectoire philosophique.

Frédéric Fruteau de Laclos | Bruno Latour et l’anthropologie des modernes. Contre-enquête. Vrin, coll. « Moments philosophiques », 186 p., 12 €

En France, comme Foucault ou Deleuze dans la génération précédente, Bruno Latour n’a été reconnu en tant que philosophe que sur le tard, après une première consécration académique dans le monde anglophone. Il faut dire que le montage interdisciplinaire tout à fait singulier autour duquel se déploie son œuvre, articulant la sociologie, l’anthropologie, la philosophie et même la théologie autour d’une nouvelle théorie de la modernité occidentale, a pu compliquer la réception d’un auteur qui n’a revendiqué en toute clarté la préséance du questionnement philosophique dans son parcours qu’à partir de la fin des années 2000 [1].

Aussi ne compte-t-on aujourd’hui que très peu de monographies en langue française consacrées à la philosophie de Latour. L’implication de ce dernier dans un certain nombre d’arènes politiques ayant marqué les sciences humaines et sociales depuis le dernier quart du XXe siècle – au premier rang desquelles la « guerre des sciences » et la question écologique – a, au demeurant, pu favoriser l’essor d’une littérature d’ordre essentiellement polémique. On ne peut donc que se réjouir de voir paraître, chez un éditeur philosophique de référence, un livre comme Bruno Latour et l’anthropologie des modernes, qui prend au sérieux les thèses de Latour tout en les discutant de manière critique.

On trouve certes d’ores et déjà des exégètes francophones de Latour parmi un certain nombre de philosophes qui ont aussi été pour lui des interlocuteurs directs : Didier Debaise, Bruno Karsenti, Patrice Maniglier, Isabelle Stengers. Le livre de Frédéric Fruteau de Laclos est, quant à lui, d’abord écrit comme celui d’un lecteur, et non d’un compagnon de route intellectuel. L’auteur y revient sur sa fréquentation au long cours de cette œuvre qui aurait dans un premier temps représenté pour lui, et à le croire, « pour toute une génération de lecteurs en philosophie, une expérience revigorante, neuve, libératrice ». Son ouvrage se présente d’une part comme un panorama général de « l’anthropologie des modernes » de Latour, et d’autre part comme une lecture critique ouvrant la voie à d’autres manières d’élaborer philosophiquement le problème de la diversité culturelle des formes de savoir [2].

La construction originale et relativement complexe du livre, en partie composé à partir d’articles réécrits pour l’occasion, fait saillir ces différentes lignes de force. Au fil des chapitres, l’auteur se montre en effet de plus en plus critique à l’égard de Latour : si les trois premiers se présentent, pris en bloc, comme une lecture de son œuvre, les deux derniers le voient s’en éloigner davantage pour lui opposer un « contre-modèle » présenté comme un « réalisme transcendantal ». Au sein du premier ensemble lui-même, la tonalité évolue : le chapitre 1 (« L’empire du milieu ») ne formule guère d’objections à Latour et semble témoigner de l’enthousiasme que l’auteur avait commencé par éprouver pour son anthropologie des modernes, tandis que le chapitre 2 (« Les voies de l’instauration ») prend plus franchement ses distances avec la manière dont l’auteur de La science en action se réapproprie l’esthétique d’Étienne Souriau.

Frédéric Fruteau de Laclos, Bruno Latour et l’anthropologie des modernes. Contre-enquête, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 2026, coll. « Moments philosophiques », 186 p, 12€
« Solitude », Felix Nussbaum (1942) © CC0/WikiCommons

La singularité de la construction tient aussi aux variations de focale qu’on observe d’un chapitre à l’autre. Là où le premier se présente comme une cartographie de l’anthropologie symétrique de Latour, que l’auteur reconstruit à partir du triangle formé par Nous n’avons jamais été modernes, L’espoir de Pandore et Politiques de la nature, le second se donne pour objet la question bien plus spécifique de la lecture que Latour et Stengers ont faite de Souriau. À rebours de ce resserrement, le troisième chapitre se donne une perspective encore plus synoptique que le premier, élaborant les linéaments d’une « remontée généalogique » à travers toute l’œuvre de Latour en repartant d’Exégèse et Ontologie (1975), sa thèse de doctorat.

En dépit de sa relative concision, le livre de Frédéric Fruteau de Laclos frappe par son caractère foisonnant et par la multiplicité des perspectives interprétatives et critiques qu’il offre sur l’œuvre de Latour. Les analyses proposées ont notamment pour vertu de faire amplement droit aux multiples déplacements théoriques qui ne cessent de la scander au fil des années et des décennies. Le premier chapitre montre, par exemple, comment la découverte par Latour de Whitehead au milieu des années 1990 l’a conduit à mobiliser davantage une terminologie issue de son ontologie relationnelle, et à moins recourir à celle qu’il avait trouvée chez Michel Serres dans les années 1980.

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Le deuxième chapitre est l’un des plus originaux du livre, dans la mesure où l’auteur y étudie avec précision la manière dont Latour s’est réapproprié la philosophie de Souriau, en particulier dans la longue introduction qu’il a écrite avec Stengers pour la réédition des Différents modes d’existence. Les analyses conduites s’y avèrent d’autant plus profitables que Souriau a été largement oublié au cours des dernières décennies, si bien que peu de commentateurs sont en mesure d’établir les torsions que Latour et Stengers imposent à sa pensée. Frédéric Fruteau de Laclos montre, par exemple, comment Latour se démarque de Souriau lorsqu’il lui emprunte le concept d’instauration, en lui donnant un sens général valant pour l’ensemble des trajectoires ontologiques – alors que, chez Souriau, il ne permet de penser que les arts et la philosophie.

Fruteau de Laclos l’écrit en toutes lettres : en faisant ici œuvre d’historien de la philosophie, il vise tout autre chose que Latour lui-même, pour qui l’enjeu est moins de se muer en commentateur scrupuleux de Souriau que de dégager les concepts qu’il peut lui-même remettre au travail. Comme le remarque l’auteur, Latour n’entre le plus souvent dans l’histoire de la philosophie que comme dans un « bain froid » : « il y pénétrait vivement, il en ressortait aussi vite ». D’où la nécessité qu’il y a à bien marquer l’écart qui subsiste entre son usage de Souriau et la lettre du texte, pour mieux caractériser finalement son propre geste philosophique.

Au-delà du cas particulièrement approfondi de Souriau, si le livre s’efforce véritablement de lire Latour comme philosophe, c’est plus généralement dans la mesure où il accorde une importance notable à ses sources philosophiques, qui correspondent pour une grande partie à ce que Fruteau de Laclos appelle la « tradition deleuzienne ». Plus que celle que Deleuze aurait inaugurée, il s’agit de celle qu’il a lui-même construite rétrospectivement en se forgeant un « panthéon personnel » qui ressemble effectivement en grande partie à celui de Latour : Spinoza, Nietzsche, Tarde, Whitehead, Souriau…

L’attention de Frédéric Fruteau de Laclos à l’influence de Deleuze sur Latour lui permet d’identifier, de manière particulièrement stimulante, une opération conceptuelle qui se trouve selon lui au centre de l’anthropologie symétrique. En rapprochant cette dernière et le concept deleuzien d’« effondement », il montre qu’elle s’attaque souvent aux grandes oppositions rectrices de la pensée moderne (nature/société, objet/sujet…) en cherchant à les « dépasser en un sens non dialectique » ; c’est-à-dire, non pas par le haut comme chez Hegel, mais « par le bas », en remontant à leur « origine commune ». La démarche empirique de l’anthropologie des sciences et des techniques vise en effet à rejoindre la trajectoire des êtres à un stade où leur répartition de l’un ou de l’autre côté de ces dichotomies est encore indéterminée. On relèvera également la réflexion très intéressante de l’auteur sur la place des structures au sein de la théorie des réseaux, dans un passage où il se demande comment on pourrait articuler cette dernière à la sociologie de Bourdieu.

Frédéric Fruteau de Laclos, Bruno Latour et l’anthropologie des modernes. Contre-enquête, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 2026, coll. « Moments philosophiques », 186 p, 12€
« Un jour poulet, toujours poulet », László Moholy-Nagy (1925) © CC0/WikiCommons

Une grande partie des interrogations que fait émerger la « contre-enquête » de Frédéric Fruteau de Laclos concerne un point qu’il soulève lui-même : la présence seulement interstitielle, dans son livre, de ce qui constitue pourtant le magnum opus de Latour – à savoir l’Enquête sur les modes d’existence, dont le sous-titre (Une anthropologie des modernes) fournit d’ailleurs son intitulé à l’ouvrage de Fruteau de Laclos. Du fait qu’il traite du rapport de Latour à Souriau, le deuxième chapitre est présenté comme une « critique des fondements » de l’Enquête (où l’auteur de L’instauration philosophique fait effectivement figure de référence-clé), mais Fruteau de Laclos n’y étudie pas pleinement la manière dont Latour mobilise la pensée de Souriau pour déployer son propre pluralisme ontologique. L’auteur justifie ce choix par des raisons liées à sa propre trajectoire philosophique, à savoir qu’il aurait pris ses distances avec la pensée de Latour avant la parution de l’Enquête : « Le détail de ses descriptions n’était pas opératoire pour rendre raison des matières auxquelles j’avais affaire, ou pour lever les difficultés que je rencontrais », écrit-il dans l’introduction.

Or il semble que l’Enquête sur les modes d’existence, précisément parce que Latour y répond plus ou moins explicitement à un certain nombre de critiques qui lui ont été adressées au fil des décennies, permettrait d’approfondir le dialogue engagé par Frédéric Fruteau de Laclos. Prenons, par exemple, la réserve que ce dernier formule face aux diverses dissolutions que Latour impose aux « grands partages » de la modernité : « on y voit nettement moins clair après l’explicitation qu’auparavant », affirme-t-il, ajoutant que « le chaos doit être passé au filtre d’un crible que Deleuze réclamait dans certains de ses ouvrages ». Or cette critique a été adressée à Latour à plusieurs reprises dans d’autres termes, et il en a reconnu la pertinence. Comme il l’explique par exemple dans un entretien accordé à l’historien John Tresch [3], l’analyse en termes de réseaux a une portée largement négative : elle permet de se défaire des théories de la modernité qui donnent trop de crédit à l’idée d’une différenciation progressive en domaines toujours plus distincts – une représentation qui ne permet pas de faire droit aux interdépendances toujours plus continues et hétérogènes à travers lesquelles se déploient les pratiques. Le problème est alors qu’on se retrouve, selon la métaphore qu’emploie Latour, face à un monde en noir et blanc, dans lequel on voit peut-être, en effet, moins clair qu’auparavant. D’où le passage aux modes d’existence, qui marque un retour à la couleur : différents régimes ontologiques (scientifique, politique, juridique, technique…) viennent décliner les réseaux sur autant de modes, chacun obéissant à des « conditions de félicité et d’infélicité » déterminées. Ce geste ne s’apparente-t-il pas justement, pour reprendre l’image de Fruteau de Laclos, à l’introduction d’un « crible » permettant de retrouver un ordre immanent au foisonnement des réseaux ?

Il ne s’agit là que d’un exemple parmi d’autres : à bien des égards, l’Enquête sur les modes d’existence se présente d’ores et déjà comme la « contre-enquête » que Latour a lui-même entreprise pour dépasser les limites de sa première « anthropologie des modernes », c’est-à-dire celle qu’il formule dans les ouvrages que Frédéric Fruteau de Laclos place au cœur de sa lecture. C’est pourquoi on ne peut que refermer le livre de ce dernier en se demandant, avec une grande curiosité, quelles nouvelles discussions critiques il engagera à l’avenir avec cet autre pan du corpus latourien.


[1] Bruno Latour, « Coming Out as a Philosopher », Social Studies of Science, vol. 40, n° 4, August 2010, p. 599-608.

[2] Nota bene : eu égard à notre propre domaine de spécialisation, nous faisons le choix de nous concentrer dans cette recension sur l’interprétation que Frédéric Fruteau de Laclos formule de Latour, plus que sur les thèses qu’il développe en son nom propre au cours du livre.

[3] John Tresch, « Another turn after ANT: An interview with Bruno Latour », Social Studies of Science, 43(2), p. 302-313.


Agrégé de philosophie et ancien élève de l’ENS Ulm, Valentin Denis est doctorant contractuel à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et rattaché au Laboratoire interdisciplinaire d’études sur les réflexivités-Fonds Yan Thomas (LIER-FYT).