Mon nom est Body Snatcher

Dans un article d’EaN publié en 2022, Sonia Combe (membre du comité de rédaction d’En attendant Nadeau) signalait la publication en Allemagne de Aus eines Mannes Mädchenjarhen, récit autobiographique de N.O. Body qui, déclaré de sexe féminin à sa naissance, obtint en 1906 la modification de son état civil et donc sa reconnaissance légale comme homme. Ce document est aujourd’hui traduit en français sous le titre Mémoires des années de jeune fille d’un homme, accompagné d’un texte inédit de Paul B. Preciado.

N.O. Body | Mémoires des années de jeune fille d’un homme suivi de Mon nom est body de Paul B. Preciado. Trad. de l’allemand par Béatrice Masoni. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 272 p., 22 €

Dans ces Mémoires, N.O. Body (un pseudonyme) raconte les premières décennies de son existence qui furent remplies de souffrances jusqu’à l’intervention d’un médecin qui lui permit, dossier médical à l’appui, de demander et d’obtenir un changement légal de sexe, le premier en Allemagne. En effet, « né garçon », il avait été « élevé en fille » et était constamment en butte à la gêne ou aux moqueries d’un entourage proche ou lointain qui, pas plus que lui-même, ne parvenait à le considérer comme de sexe féminin. La recension de Sonia Combe dans notre journal précisait les détails de cette histoire, et esquissait le contexte nécessaire à une compréhension autre qu’affective et romanesque du sort de ce N.O. Body. Puis, dans un article publié (en libre accès) en février 2026, Sonia Combe faisait part du fruit de ses recherches ultérieures, s’appuyant sur les découvertes d’historiens allemands. Ceux-ci avaient, entre autres choses, découvert que le vrai nom de N.O. Body était Karl M. Baer, et que le médecin était le célèbre sexologue berlinois Magnus Hirschfeld. Cette désanonymisation permettait d’expliciter des questions importantes pour le livre concernant les Juifs allemands avant l’arrivée des nazis au pouvoir (car Baer était d’origine juive) et la sexologie de l’époque sur le point de devenir une discipline scientifique. La publication du texte par les éditions du Seuil faisait donc espérer, outre une bonne traduction, ce qui n’est pas le cas [1], une contextualisation solide et bien référencée, ce qui n’est pas non plus le cas, l’approche des propos d’accompagnement à ces Mémoires restant assez brouillonne et des contributions importantes, comme celles de Sonia Combe, n’étant aucunement citées.

Mais Paul B. Preciado, auteur du texte qui accompagne les Mémoires de N.O. Body intitulé « Mon nom est Body », a d’autres préoccupations : une évocation autobiographique en similitude ou en contraste avec N.O. Body et l’exposition d’une théorie du genre et de l’identité. Pourquoi pas, mais l’inconvénient de cette démarche est qu’elle le contraint à une réitération de propos et de théories déjà connus, car déjà présentés précédemment, plus qu’elle ne le conduit à l’élaboration d’une pensée sur le texte. Celui-ci n’est en quelque sorte qu’un prétexte, ou plutôt l’occasion pour Preciado de se substituer à N.O. Body/Karl M. Baer ; il lit ce qu’il a envie de lire, effectuant en somme une opération de « body snatching ».

N. O. Body obtint en 1906 la modification de son état civil. Son témoignage, <em>Mémoires des années de jeune fille d’un homme
« Une fille à sa fenêtre », Georg Schrimpf (1923) © CC0/WikiCommons

Les Mémoires ne disent pas ce qu’ils disent, fait-il savoir, c’est un récit où presque tout « a été écrit comme signe codé, comme un hiéroglyphe ». Et donc « dans le style le plus classique des textes produits sous L’Inquisition, [ceux-ci sont] une confession qui inclut la conversion forcée… et [dont] la conversion est double : conversion du judaïsme au catholicisme, puis conversion de la non-binarité à la masculinité ».

Voilà qui pourrait être discuté. N.O. Body/Karl M. Baer n’est en tout cas plus là pour le confirmer ou l’infirmer alors que Preciado semble bizarrement avoir besoin de son assentiment imaginaire.

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En effet, à la fin de « Mon nom est Body », il effectue, sur le mode romanesque et romantique, un geste de « captatio benevolentiae » à l’adresse de ce dernier, écrivant dans ses « Remerciements » : « Merci à Karl M. Baer… pour s’être présenté à moi alors que j’écrivais ce texte en octobre 2025 dans le port d’Hydra, incarné par un jeune homme allemand portant un chapeau du XIXe siècle, et m’avoir ainsi fait un signe d’amitié à travers les siècles ». Ouf ! l’amateur de littérature française songe en souriant qu’il ne manque à cette « apparition » enchapeautée que « les rubans roses qui palpitaient au vent », mais, affèterie de cette scène mise à part, l’essentiel est que N.O. Body/Karl M. Baer donne ici son implicite accord au traitement que lui fait subir Preciado.

Moins consentantes que l’imaginaire Karl Baer du port d’Hydra seront, à la lecture du livre, les personnes que Preciado a décidé de disqualifier dans son étude, comme par exemple ces experts cis-genre qu’une note 7 réfute, non sur la base de leurs travaux mais sur celle de leur identité, ou les personnes, chercheurs et chercheuses de différents domaines, qui se voient considérées comme tenants de « l’idéologie de la binarité des sexes » ou complices du « dispositif scientifico-technique et mercantile » de celle-ci. Pourtant, le débat que poursuit Preciado, en prenant ces Mémoires pour point de départ, ne supporte ni le sectarisme ni la caricature. Cependant, considérerait-il qu’étant donné que, pour lui, « nous nous trouvons aujourd’hui, comme pendant la jeunesse de N.O. Body, dans une période de guerre somatopolitique », tous les coups sont permis ? Non, certes, mais, dans le cas présent, c’est-à-dire celui de sa lecture des Mémoires de N.O. Body, le goût de la « guerre » et des coups semble avoir été plus puissant que l’effacement de soi nécessaire à la qualité de l’attention.

A tout ceci s’ajoute une controverse sur laquelle Sonia Combe (qui avait initialement  apporté, traduit et accompagné d’une introduction le texte de N.O. Body) a donné son point de vue. Ceux qui voudraient connaître le détail de ce « text snatching » se réfèreront à son blog sur Mediapart. Quel dommage pour N.O. Body/Karl M. Baer, déjà si maltraité pendant une partie de son existence et si désireux d’écrire « dans l’intérêt de la science et de la vérité », que de se retrouver ainsi « snatché » par une affaire éditoriale !


[1] Certes, N.O. Body n’est pas un impeccable styliste, mais la traduction rend son récit encore plus « heurté » (par ses choix grammaticaux, lexicaux et son absence de sens du rythme et de l’euphonie) et certaines incongruités (« une employée de boutique », des « engelures [qui] se percent », un « enfant [qui est] stimulé à voir, à observer », du « linge reluisant de propreté », une « mère [qui] causa de grandes difficultés »…).