L’autre moitié du monde

Deux livres, deux dérives. Le mal appliqué d’Arno Calleja et La tectonique des Halles de Guillaume Marie ont en commun le recours à l’égarement, à la bifurcation, à la mauvaise direction. L’un et l’autre s’écrivent au bord de la perte, dans cette défaite du sens qui ouvre la voie à une autre écoute du monde. « C’est cette impression de repère, et comment on la perd, qui fait écrire », dit Guillaume Marie.

 

Arno Calleja | Le mal appliqué. Vanloo, 368 p., 22 €
Guillaume Marie | La tectonique des Halles. Corti, 72 p., 15 €

L’un sillonne Paris à vélo, l’autre vit dans sa voiture à Marseille : deux corps en mouvement, deux écritures à la dérive. Chez Arno Calleja, la disparition de la mère ; chez Guillaume Marie, le désarroi causé par un verre de trop transforme le retour chez soi en épopée. Dans les deux cas, la perte devient libération : déplacement du centre de gravité, ouverture à la déroute, propulsion vers l’apocalypse.

Dans Le mal appliqué, Arno Calleja traverse une Marseille qui s’effondre, à mesure qu’une montagne s’élève au milieu de la ville. Manuel Arganaraz, narrateur et double fictionnel de l’auteur, apprend au commissariat que sa mère a disparu après un incendie dans l’appartement de son enfance. « Je ne dis pas encore le mot psychose, je dis le mot maboule », écrit-il.

Le livre oscille entre péripéties sentimentales et poèmes lapidés sur la page : « j’ai compris qu’écrire n’était pas dire l’histoire », « la page était un poème ». Dans un cahier Super Conquérant, trouvé à Tout à un euro, Manuel note ses songes, ses séances de psy Freuday avec son portable, ses déambulations mentales. Il dresse l’inventaire de ses projets avortés, sa tentative échouée de réécrire Alice de Lewis Carroll au pays de Marseille : « dans un pays complètement déglingué / Un pays de toxicos /et de palettes qui brûlent /Tout un pays en lambeaux / qui s’écroule ».

L’auteur-narrateur s’invente une contre-histoire entre Kaddish d’Allen Ginsberg et Les renards pâles de Yannick Haenel, faite d’assemblages hétéroclites : bribes de radios locales (Radio Grenouille, Radio Galère), phrases saisies sur le vif dans la rue ou dans son inconscient. Vivant dans sa voiture, toujours proche d’un point d’eau, jamais loin d’un repli, il écrit à la « place du mort », refusant la réinsertion sociale : « écrire, oui, on peut toujours me voir écrire, car j’écris sur le siège passager dit place du mort ».

« Vélo », Marte Aire (Belgique) © CC BY-SA 4.0/EmDee/WikiCommons

Autour de lui, Marseille s’écroule du boulevard d’Athènes, à Noailles en passant par la rue d’Aubagne. L’auteur observe « l’effondrement sans cause du monde », il sauve et héberge un enfant rom dans sa voiture. Minimaliste par nécessité, il ne possède pas plus d’une cinquantaine d’objets ; « vivre dans une voiture est chose facile. Il suffit de n’avoir rien à vivre. Le monde effondré aide à tenir l’absence de finalité ». Peu à peu, le narrateur s’efface au profit d’une voix intérieure : c’est désormais sa voiture qui le conduit. Lui accueille chaque instant qui bouscule sa routine à la hauteur d’un événement, pendant que l’enquête autour de la disparition de sa mère piétine. Arno Calleja donne à vivre une expérience de lecture singulière, où la beauté de l’échec triomphe toujours au pays de la bonne mère.

Dans La tectonique des Halles, un homme à vélo rentre chez lui et ne reconnait plus rien. Ce point de départ minuscule ouvre chez Guillaume Marie un champ d’expérience immense : celui de la disponibilité à ce qu’il advient quand le monde se déplace d’un degré, imperceptiblement. Le texte d’une soixante de pages s’étend comme une tache d’encre : à chaque ligne, Paris symbole d’un inconscient collectif se défait, se reforme, se recompose « en géographie intime ».

Le narrateur ne prend plus les transports en commun depuis 2015, sa claustrophobie, le vertige suscité par les mondes souterrains du métropolitain, la peur de la fermeture, l’en empêchent. Le vélo devient le prolongement de son corps, une machine à déployer le monde : « je traverse des quartiers sombres et dépeuplés, accompagné par la seule musique de mon vélo ». Il métamorphose son rapport à la ville, oppose aux puissances mécaniques son deux-roues, « le monde a tort on est d’accord c’est lui qu’est mort », peut-on lire.

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Dans cet état de doublure, de demi-présence, le narrateur n’habite plus un lieu, mais les fantômes de sa mémoire. Au fil de son trajet, formé de phrases scintillantes et de citations, les noms de café, les rues, les carrefours se chargent de souvenirs amoureux et littéraires : Lautréamont, Dante, Jodelle, Perec, Zelda, Apollinaire ; lorsqu’il séchait les cours de latin et de syntaxe à la fac de lettres de Caen pour écrire des poèmes, faisant son Rimbaud à la petite semaine ou se prenant pour un héros balzacien. Ce Paris rêvé se superpose au Paris vécu, modifiant la tectonique intime de La ville. La tectonique des Halles fait référence au ventre grouillant de Paris, à Zola évidemment. Ce titre lui apparut avec clarté pour interroger sa propre légende, déplacer son centre de légèreté. Le Perec de La vie mode d’emploi n’est pas loin.

Entre effondrement et égarement, Arno Calleja et Guillaume Marie explorent la même question : que devient l’écriture quand le monde se défait ? Deux manières de recomposer un sens à partir du désordre, par la dérive urbaine, la fuite poétique, la foi ténue dans la voix intérieure. Un vrai voyage de découverte, écrivait Proust, « n’est pas de chercher de nouvelles terres, mais d’avoir un œil nouveau ».

Deux livres qui travaillent l’effacement, l’égarement, pour conjurer l’angoisse, et nous rappellent qu’écrire, c’est aussi avancer sans carte, à la lisière de la disparition, dans les failles laissées par le chaos du temps qui court.