Près de 900 minutes égrainées de l’aube au coucher du soleil, 150 personnages et des dizaines de lieux : voilà les ingrédients de Bruits, qu’Anne Savelli, a mis plus de vingt ans à penser et à écrire.
Porter davantage son attention sur les sons que sur les détails visuels, capter la pluralité de la ville à travers les bruits qu’elle engendre et qu’elle endure : tel est le programme de ce millefeuille sonore, où l’acoustique supplante les mots, et dont le nom de la protagoniste sera F., le son FFFFFffff envahissant progressivement l’espace narratif.
« F comme fille f comme fuite », formule qui pourrait condenser la trame narrative hors norme de ce roman-monde. À [06:28] du matin, une fillette, F., décide de quitter l'[appartement 3A] de l’immeuble dans lequel elle réside, abandonnée à elle-même, vivotant entre des adultes vulnérables. C’est le vacarme d’une descente de police et l’arrestation du type qui habite l’appartement 3B qui pousse F. à se sauver, sans rien ni personne, en quête du non-bruit, d’un « n’importe où dans le silence », qui puisse réparer « ce trou de la tête que le bruit a creusé ». À travers le dédale des coordonnées spatio-temporelles indiquées entre crochets à chaque début de paragraphe, à travers le labyrinthe de personnages et de récits secondaires, la course et l’errance de cette petite fille en manteau rouge sera le fil rouge du texte. En une journée, minute après minute, elle va parcourir toute une géographie urbaine « par glissements, d’un bruit à l’autre de la ville », et va grandir, devenir adolescente puis femme, au fil d’un récit initiatique dense et retentissant.
Mais la possibilité d’échapper au vacarme incessant de la ville est rapidement mise à mal, quand on sait que, même au sein de la chambre anéchoïque du Musée du Silence, on est forcé d’entendre les pulsations de son cœur, sa respiration, tous les bruits qui viennent de l’intérieur du corps. C’est justement cette « impossibilité viscérale de ne rien entendre » qui fascine Anne Savelli, dont l’objectif semble de brancher toute une ville sur écoute. Le roman retranscrit en mots les bruits omniprésents et simultanés qui composent invariablement la partition urbaine : des sons les plus prosaïques – crissements de pneus, vaisselle qui s’entrechoque dans les cuisines, musique qui filtre à travers une fenêtre, bips d’une caisse enregistreuse, ceux des badges des bureaux – à ceux produits par nos voix – chanson diffusée à la radio, podcasts écoutés sous écouteurs, émissions de télévision diffusées dans un bar – et jusqu’aux bruits inattendus produits par les accidents, les boums et les cracs des accrocs de nos vies quotidiennes.
Plus le texte avance, plus les bruits deviennent envahissants – hachant les dialogues, empêchant les phrases de se dérouler, comme lorsque cette professeure ne parvient plus à s’adresser à ses élèves : « Je disais, je voudrais vous donner quelques explications sur cette sculpture installée au centre de la place, qui | Un camion s’arrête, se met à décharger, l’enseignante monte le ton puis se résigne, avant de recommencer | sculpture qui s’appelle Le Détracteur du temps » –, voire insoutenables. L’autrice met en scène l’impact des nuisances sonores, avec l’apparition dystopique d’une épidémie d’hyperacousie dont les violents symptômes (« déformation des traits du visage, membres supérieurs et inférieurs contractés, arrêts respiratoires, syncopes à répétition ») font basculer les services d’urgence dans le chaos.

L’ultra-chronométrage auquel est soumis Bruits – pas une minute entre 6 h et 20 h 29 n’est éludée – contribue également à ce sentiment d’angoisse, de nécessité de trouver un ailleurs insonorisé, loin du tumulte urbain. Cet exercice presque oulipien rappelle l’écoulement immuable du temps, l’impossibilité de retours en arrière, même en fiction ; comme l’indique le surréaliste passage à l’âge adulte en une journée de F. Temporalité de la perception, le présent absolu, à la minute près, amplifie l’attention de l’ouïe. La théorie narratologique de Gérard Genette de la pause est poussée à son paroxysme : le temps de la diégèse est absolument égal au temps de la narration, au point que le temps de lecture est parfois plus long que le temps de l’histoire. F ne pourra pas s’extraire du tic-tac incessant de l’horloge romanesque ; alors la fuite dans l’espace, la recherche d’un au-delà géographique reste sa seule solution.
Les lieux sont des points de repère stables et invariables face à l’écoulement inéluctable du temps. Le parcours dans la ville de F permet de tracer des lignes invisibles entre eux, créant ainsi du sens. À l’expérience singulière de la lecture linéaire et faussement chronologique pourrait donc se substituer un autre mode, une possibilité de se déplacer de lieu en lieu, de micro-fiction en micro-fiction, F agissant comme un fil d’Ariane dans le dédale des rues et des personnages. La ville, personnage-mère intarissable, est un manuel d’apprentissage pour F : « Tu t’abreuves à toutes les sources, F, enseignes, plaques, horloges, flyers, modes d’emploi, panneaux d’interdiction à l’entrée des squares et des cours d’immeubles ». C’est dans ses recoins qu’elle trouve de nouvelles chaussures à mesure qu’elle grandit, et de quoi manger à mesure que les heures passent, c’est par elle qu’elle apprendra à lire car « le plan de la ville se lit », il se déchiffre, c’est un « texte inédit ».
Ainsi, si l’espace est souvent narrativement perçu comme secondaire, ornemental, dans Bruits il prend part à l’action et semble recoudre le récit fragmentaire. L’absolue linéarité du temps apparaît très vite comme un mensonge narratif puisque l’avancée de minute en minute opère comme un parasitage du déroulement logique de la narration, dont la cohérence se joue dans les lieux. Le restaurant Le Formulaire, lieu clé où beaucoup de personnages se croisent, en est un parfait exemple. Il semble hors de la prise du temps, capable de superposer toutes les époques et tous les lieux, puisqu’il peut se métamorphoser en une salle de théâtre où chaque client est un personnage en train de se créer, « un lieu où, finalement, les êtres varient, soumis à leurs météos intérieures, susceptibles d’évolution ». Le restaurant est un ailleurs, un nulle part et un partout en même temps, « un feuilleté de lieu », il n’a « rien d’un restaurant classique, même s’il en joue le jeu. Comme sur un plateau, il déplace ses pions de case en case, mais en changeant les règles. […] Ainsi la grande salle se présente-t-elle sous la forme d’un kaléidoscope dont on secoue les pièces, translucides, colorées, à chaque heure du jour ». Précipité de temps, Le Formulaire est une concentration des événements écoulés, un véritable Aleph au sens borgésien du terme, « lieu où se trouvent, sans se confondre tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles ».
« F comme fantaisie » : Anne Savelli ne s’en interdira aucune. Pour suivre F, il faut accepter le pacte de lecture de l’errance d’une fillette qui grandit de minute en minute : « C’est inimaginable. C’est invraisemblable. Ça n’existe pas. C’est pourtant ce qui se passe ». Accepter la polymorphie du texte, où se juxtaposent des citations de poésie, des dialogues sans tiret, des insertions de passages d’encyclopédies, des histoires d’albums pour enfants, des sons sans mots, des interruptions permanentes, des consignes de l’autrice. Accepter les arts poétiques donnés – « Capter le flux de pensées. Noter les idées à toute vitesse, laisser venir les associations, identifier les termes, les traduire, en faire émerger d’autres, les opposer, les lier » –, accepter donc l’écriture automatique, et l’avancée « par circonvolutions, d’une idée fixe à la suivante ». Accepter que, pour écrire un texte sur le bruit, « ce qui compte, ce seront les bizarreries qui perdurent dans la ville : ce qui résiste, dépasse, dépare, criard, bancal, mal ordonné ». Et même si « F suffirait pour raconter la ville », il faut accepter de cohabiter avec des dizaines de personnages dont un étudiant en médecine qui squatte la bibliothèque, une employée de supermarché qui tâche de continuer de danser même en rangeant des pâtes, une doctorante en lettres, Bernex le flic errant qui fuit son poste, un garçon aux cheveux rouges, le gardé à vue du 3B, une star de la chanson qui s’évapore après un accident de voiture, des chats, des corneilles, et surtout la patiente X qui se trouve dans un état de semi-coma à l’hôpital.
« F comme folle », puisque cette dernière est atteinte d’un trouble dissociatif de l’identité, et, au fil du texte, un autre arc narratif se dévoile : le roman pourrait correspondre à la retranscription, par la docteure W, des délires et digressions de cette patiente, identifiée comme la narratrice – ou ses prophéties, puisque l’on apprend qu’elle se nomme Sibylle. Dotée d’une « écoute panoramique » et d’un « don d’ubiquité », elle « décrypte sans hiérarchie le réel de façon binaire et proliférante » et « délire le quotidien des autres, nargue la logique sans bouger ». La ville pourrait alors être le décor des scénarios mentaux d’une patiente « dont la mémoire n’est peuplée que de fictions, de films, de chansons ». De ce métatexte, on retiendra son rare discours direct : « Je ne sais plus qui parle, ni ce que c’est que raconter. […] Je suis évanouie, sans repères. Je dis ce qui me vient. Ce en quoi, si c’est plutôt cela, pour moi, raconter, attraper ce qui passe ».
Fable ou folie, Bruits est profondément social. Il tend l’oreille et laisse la parole aux marginaux, à « celles et ceux qui ne dorment pas, restent sur le qui-vive », celles et ceux qui sont persécutés par la violence des forces de l’ordre, ces « buffles » bruyants qui ont « plusieurs armes par corps », parce que, pour elleux, « on n’est pas dans un film, pas dans un livre, pas dans un jeu, surtout pas dans un conte ». Et, finalement, surtout pour elles, toutes ces femmes qui, comme F, courent invisiblement et perpétuellement – Anne Savelli veut raconter le collectif des femmes, les faire descendre dans la rue, récupérer l’espace de la ville, enfin recouvrir les bruits, trouver « de quoi écouter et se faire entendre ».
