Bleue comme la rivière, de Louise Browaeys, est un livre de l’eau, après La reverdie, le livre du vert. Deux volumes qui suivent une couleur, mais peuvent se lire indépendamment. Deux volumes qui ne sont ni programmatiques ni historiques, mais noués de phrases tendres, franches et nerveuses. Si le livre vert « conduisait en état d’ivresse jusqu’au mariage », le livre bleu raconte ce qui survient ensuite, dans l’angle mort d’une littérature féminine encore peu éditée, et très précieuse. Car, à quoi ressemble l’amour après cinq ans de vie commune ?
C’est un récit aux personnages – femme, mari et deux enfants – sans prénoms, et pétri par le désir de la narratrice pour « l’homme dont [elle veut] désespérément qu’il soit [s]on amant ». Un surnom-ritournelle qui en dit long sur la gageure d’un tel risque. C’est un récit constitué de l’éternel trio mari-épouse-amant, mais qui résiste aux écueils d’un tel dispositif. Car, aussi vive qu’une rivière en crue, Louise Browaeys brasse malicieusement ensemble, telle une Deborah Levy en langue française, l’autofiction, le féminisme et l’air du temps.
Preuve en est dans ce court paragraphe où travail, découragement, désir et insectes pollinisateurs se trouvent soudain agencés dans une logique surfant entre humour et lucidité. « Si tu es en réunion avec des hommes et que tu sens que tu flanches, mieux vaut aller pleurer aux toilettes, m’avait dit une collègue expérimentée à l’époque où je travaillais dans un open space avec une moquette qui ne laissait aucune place aux coccinelles. Entre-temps, j’ai lu Hollie McNish et je sais que la seule chose à faire aux toilettes, c’est de se faire doigter. C’est meilleur pour la planète qu’un thé à emporter. »
Celle qui a appris à lire en même temps qu’à nager nous fait part de son incontinence pathologique. Un soir, ne pouvant plus tenir, elle va jusqu’à uriner entre les barreaux d’un banc dans un jardin d’enfant – se rassurant, « personne n’avait vu : les parents alentour, comme moi, étaient prostrés sur leurs téléphones ». Elle n’est pourtant pas dupe des méandres de la médecine qui psychologise les femmes au lieu de chercher les causes, « comme si vivre avec la douleur et l’inconfort trouvait une justification à chaque étape de notre existence ». Ajoutant : « si j’avais été un homme, on aurait sans doute mis trois semaines à fournir la solution à mes incontinences ».
Qualifiée de « trop intense » par de nombreux hommes, comme le flot impérieux d’une rivière qui dérange, la narratrice ne se sent-elle pas asséchée ? Ne se sent-elle pas corsetée par son intériorisation de la société patriarcale qui l’a conduite à des situations affectives et sexuelles à risques ? Farouche, elle mène sa barque, et pense « aux cycles de l’eau pour [s]e donner du courage ». Elle conscientise, pour s’en défaire, ce qui l’a attirée vers des eaux sombres et dangereuses, souvent en mauvaise compagnie masculine, et toxique.

Rares sont les récits associant aussi bien à la nature les expériences féminines d’une vie quotidienne où désir, écriture et maternité sont mêlés. La nature sert généralement de cadre à une histoire, voire d’excuse. Alors que, sous la plume de Louise Browaeys, la nature n’est jamais réduite à son cliché, la biodiversité apparaît souple, et authentiquement vécue par une fine observatrice de ses états. La nature n’est pas romantisée pour la forme, au contraire, elle tient le récit, elle en est la moelle épinière, et s’inscrit dans les questionnements relatifs aux dérèglements climatiques – et à la pollution de l’eau en France.
Un motif semble toutefois caché sous la surface de son récit. Il s’agit d’un vêtement, d’une robe de mariée, héritage de sa grand-mère, pendue au rideau de la chambre. « Je ne me résous ni à la mettre dans un sac-poubelle, ni à la découper, ni à la donner. J’avais cousu à la dentelle des feuilles de lierre et des pétales de dahlias qui ont séché. La nuit, quand je me réveillais, j’avais l’impression de voir un fantôme. » Le fantôme d’une grand-mère qu’elle n’a pas connue, puisqu’elle est décédée alors qu’elle était dans le ventre de sa mère.
Au sein de ce livre où une mère épuisée, à l’aube de la quarantaine, fantasme sur un inconnu, c’est en fait un rapport au monde qui est interrogé. Il est bien davantage question du temps qui passe, plus ou moins rapidement, et des récits qui structurent ses désirs, que d’une simple infidélité. Ce fantasme fonctionne comme un prétexte qui lui permet d’écrire. Et, chemin faisant, elle questionne sa dépression post-partum, son désir pour des hommes qui la rabaissent, son avortement pharmaceutique, son éducation patriarcale et celle qu’elle fournit à ses enfants.
« Je cherche sans cesse des récits qui me relient aux arbres calcinés, aux fantômes des insectes, à nos ombres, à l’air qu’on respire, à ce qui fermente dans nos cauchemars. » Louise Browaeys écrit comme une rivière bat, à tout rompre, avec son cœur et sans crainte du jugement – chose si peu conventionnelle, et magnifique. Elle saisit dans l’écriture ses angoisses, son besoin d’écrire tout en étant maman, « ses bras gelés » qui voulaient voir s’ils « pouvaient faire autre chose que des quiches et des lessives » et pour que ses yeux aient « une autre couleur que celle des larmes [elle] [s]e concentrai[t] sur celles que voient les oiseaux », consignant sa relation à la terre, au vivant, humain et non humain.
Cachée derrière son désir trouble d’être aimée par un autre, c’est la voix de sa mère qui se fraie un chemin à ses oreilles, au détour d’une conversation téléphonique : « je viens de comprendre à quel point la littérature, c’est le temps », lui dit-elle. Ou, lors d’un petit-déjeuner, elle lui demande ce qu’est sa définition de l’amour.
C’est un livre de l’eau où Louise Browaeys cherche à entendre la queue plate des castors et les pleurs des mères. C’est la confiance en une littérature qui éclaire la vie des femmes, et qui finalement est intimement reliée à l’image de sa mère, au bord d’une piscine, cherchant des définitions pour combattre sa dépression.
C’est un livre de l’eau qui rassemble ses observations pleines de tendresse pour ses enfants, un petit garçon toujours prêt à raconter ses rêves ou à la « prier d’observer une floraison », et une petite fille qui lui tend des bouquets d’églantine qui piquent, et emploie les mots octave pour érable, lapin-lierre pour lièvre.
C’est un livre de l’eau qui permet de retrouver les joies de l’enfance et sonder « nos cours d’eau malades et nos dépressions intérieures ». Un livre qui retrouve l’image de l’autrice, à neuf ans, dévalant l’escalier de l’école des Tilleuls, pour réaliser « ce qu’on nous a dissuadés d’entreprendre ». À savoir, prendre exemple sur les saumons : réussir à ne pas être asphyxiés par des grenouilles mâles en rut, et remonter les courants.
