Confirmant que la douceur est politique, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps de Kettly Mars brûle d’une double urgence : aimer et lutter, d’un même soulèvement. Alors que Haïti est en proie au mouvement de blocage (« pays-lock ») protestant contre le scandale PetroCaribe en 2019, une femme témoigne auprès d’un homme de la vérité incandescente de leur amour, circonscrit à quelques mois.
« On ne met pas un homme dans sa peau quand la ville se transforme en champ de mines. » La belle Désirée dite « Zi » – elle y tient – le sait. Et pourtant. Cette quadragénaire, mère de jumeaux, est galeriste à Port-au-Prince. Sa galerie d’art et d’artisanat s’appelle Makaya. Elle fait partie de la « classe moyenne noire en chute libre, qui survit de plus en plus difficilement dans un milieu en déperdition ». Elle vit une relation au long cours avec un Haïtien de la diaspora états-unienne séjournant régulièrement dans l’île pour ses affaires, que ses jumeaux appellent « Papo » et qui se préoccupe de sa sécurité et de celle de ses fils. Tandis que la ville alterne entre figement du lock-out et répression brutale des manifestations populaires auxquelles elle participe, elle brave les « mines » que dresse devant elle un contexte socio-politique explosif pour se vouer à un nouvel amour avec un médecin expatrié, en mission en Haïti pour quelques mois.
En 2019, Port-au-Prince bouillonne sous l’effet du scandale PetroCaribe, initialement un « programme de coopération énergétique » promu par Hugo Chávez auprès de pays frères « par lequel plusieurs pays d’Amérique latine achetaient le pétrole du Venezuela à des prix préférentiels et à des conditions de paiement inédites, leur permettant de générer de très importants profits destinés à soutenir leur développement ». Las, en Haïti ces sommes ont vite été accaparées et dilapidées du fait de « l’égoïsme de nos dirigeants » et de la « hideur de la corruption qui nous enlise », attisant dès lors la colère populaire. Tandis que celle-ci s’en prend à un « président-marionnette placé par le parti mafieux au pouvoir, lui-même soutenu par Washington », les gangs profitent du blocus et du climat insurrectionnel pour instaurer leur loi dans les quartiers.
Une femme entre deux hommes, donc, sur fond de convulsions historiques dans la Caraïbe. Mais rien de classique ni d’attendu dans ce roman qui subvertit sereinement « [le] cliché, [la] carte postale dont le timbre est si vieux » en réinventant, depuis un vécu féminin affirmé, la relation amoureuse. Lorsque des ennemis politiques cherchent à piéger Saïka, amie de la narratrice, avocate et parlementaire qui se bat entre autres pour la légalisation de l’avortement, au moyen d’une vidéo balancée sur les réseaux sociaux la montrant « à son bureau, au siège de son parti politique, embrassant à pleine bouche et pelotant les seins plantureux d’une jeune femme qui semble en jouir autant qu’elle », cette femme de conviction contre-attaque avec intelligence, assumant sa bisexualité et dénonçant ceux qui ont voulu instrumentaliser, pour l’atteindre, une jeune femme de condition modeste. À travers ce personnage et ceux d’artistes fréquentés par Zi, le roman met en valeur des figures progressistes résolues qui parviennent à contrer la coalition des pouvoirs.

À « l’Autre », à savoir son amant de longue date, Zi déclare sans ambages : « Je lui ai dit que je voyais un autre homme, que j’allais l’aimer pendant quelques semaines, sans entraves et sans remords. » Prise « entre des soleils contraires », elle veut lui faire comprendre qu’elle ne l’a pas rejeté, mais que « quand le corps d’une femme ne veut pas aimer, le ciel lui ouvre les bras, elle laisse son sexe dans un lit tandis que son âme prend refuge dans la ouate des nuages ». Aucun des deux hommes, en l’occurrence, ne réside en Haïti de façon permanente. Cette société, au moins en ses classes moyennes et supérieures, est reliée par mille fils à sa diaspora établie au Nord. Quand « l’Autre » presse la narratrice de songer à un repli en République dominicaine, plus calme et propice aux affaires, celle-ci s’insurge et dénonce l’exploitation des sans-papiers haïtiens, contraints là-bas de « rester vulnérables, illégaux, à la merci d’un arbitraire politique ». Quant à l’amant auquel elle s’adresse, ce médecin expatrié issu du continent africain, elle est décidée à vivre avec lui toute l’intensité d’une relation dont elle connaît l’achèvement, lorsqu’il repartira à l’issue de sa mission.
De cette intensité découle une narration concentrée dans le présent, le vécu immédiat échappant par le haut à l’écoulement du temps. Parallèlement, l’enchaînement de chapitres courts, variant les focales sur les expériences personnelles et collectives, restitue l’avancée inéluctable et consentie d’une flambée amoureuse qui, pour préserver sa fulgurance, doit maintenir, tandis que le désordre des rues s’amplifie, sa fin annoncée.
Intense également, la puissance d’une foule animée par la soif de justice. Zi pourrait se tenir à l’écart des protestations, s’expatrier, le temps que les choses se calment, avec ses enfants dans le pays voisin, comme le lui suggère « l’Autre », mais elle choisit l’engagement. Bien que, selon Saïka, elle « n’ai[t] jamais manifesté d’ardeur politique, même pas de penchant… » auparavant, elle brave le danger pour manifester, « de la sueur jusqu’aux chevilles », avec deux jeunes artistes « membres d’un groupe d’activistes anticorruption » dont elle a couvé l’éclosion dans sa galerie, Casséus et Edwyn. Les personnages de milieux sociaux divers côtoyés par l’héroïne incarnent l’opiniâtreté et l’ingéniosité déployées pour surmonter d’innombrables obstacles quotidiens, trouver quelque issue aux situations paraissant les plus inextricables, que ce soit à l’échelle du pays, des villes et faubourgs en ébullition ou à celle, intime, des individus.
Observant sa patronne amoureuse, Myriam, la jeune femme qui garde les enfants et s’occupe du ménage, estime qu’elle est habitée par la déité vaudou Freda. Quand Saïka est attaquée par le ministère des Cultes et autres « chrétiens vertueux », seuls les vaudouisants, connus pour leur tolérance, se refusent à réclamer sa tête. Le nom de la galerie d’art tenue par la narratrice s’inspire aussi de la spiritualité vaudou : « Makaya est chez les vaudouisants un temps de purification mystique et de reconnexion avec la nature » analogue au carême ou au ramadan. Ainsi la spiritualité vaudou qui infuse par moments le récit, entre autres à travers les couleurs, et le monde de l’art se rejoignent-ils pour dessiner un espace de ressourcement, préservé des remugles d’un univers violemment détraqué.
Cet espace s’invente également dans l’écriture au moyen d’un « female gaze » qu’on peut, en suivant Azélie Fayolle (qui s’attache plutôt à définir un « feminist gaze »), détacher d’une perspective visuelle pour le concevoir comme une façon d’appréhender l’expérience du monde et de la restituer. Bien sûr (on le voit avec la cabale contre Saïka), l’oppression patriarcale fait partie des oppressions cumulées auxquelles sont confrontés Zi et son entourage. Mais le « female gaze » qu’elle porte s’affranchit de cette problématique en se situant en amont. Moins qu’une affaire de regard, c’est une affaire de peau, de sueur, d’humeurs. L’érotisme émanant de la parole de Zi – dont on ne sait en quelles circonstances, lettre, messages, for intérieur, elle s’adresse à l’amant – déjoue l’objectification visuelle des corps, qui injecterait du voyeurisme dans la lecture. Quand il est question de préménopause, d’hormones qui divaguent et d’herpès génital, cela ne fait en rien obstacle au déploiement de cet érotisme vibrant, car celui-ci procède d’une expérience féminine magnifiée avec une rare justesse, dans un roman « célébr[ant] les amours nomades et les mains qui se tendent vers d’autres mains ».
