Gaza : des histoires et des rêves

Gaza n’est pas, n’a pas été uniquement ce que nous présentent aujourd’hui les médias : un champ de ruines, cette cage à ciel ouvert où s’entasse et se meurt une population. Un sociologue palestinien, Abaher El-Sakka, et un essayiste militant, Emmanuel Dror, se sont attachés, respectivement dans Gaza sous l’occupation britannique et La fierté de Gaza, à dire Gaza avant et hors la guerre génocidaire, ses hommes, ses femmes, ses enfants, ses artistes, ses cuisinier-es, ses journalistes, ses ingénieur.es.

Emmanuel Dror | La fierté de Gaza. Terres de Feu, 240 p., 13 €
Abaher El-Sakka | Gaza sous l’occupation britannique. Trad. de l’arabe par Marianne Babut. Éditions de l’atelier/Institut du monde arabe, 376 p., 22 €

Écrits dans des styles tout à fait différents, la rigueur universitaire du côté du sociologue, la passion politique du côté d’Emmanuel Dror, né à Jérusalem, et qui a choisi de renoncer à la nationalité israélienne dans laquelle il ne se reconnaissait pas, les deux livres se complètent sans se recouper. Ils mettent en lumière l’inscription dans la longue durée et l’épaisseur humaine de ce lieu qui, avant de devenir un terrain d’expérimentation pour les fabricants d’armes et une proie convoitée par les puissants du monde, avait été une des plus anciennes cités de l’histoire.

Abaher El-Sakka, professeur à l’université de Birzeit en Cisjordanie occupée et natif de Gaza, rappelle que, dans le monde hellénistique, la ville fut un centre majeur pour la philosophie, la poésie et les sciences, avec ce que l’on a appelé l’école de Gaza. Plus tard, elle occupa une place importante dans l’histoire de l’islam. Avant que Gaza ne soit réduite à un tas de gravats, on pouvait y admirer palais et mosquées datant de la période mameluke. Du fait sans doute de son importance stratégique comme point de passage entre l’Asie et l’Afrique et sans doute aussi de sa prospérité, la ville a souvent été attaquée et a été le théâtre de rivalités entre les grandes puissances désireuses de contrôler la région.

Le moment de la Première Guerre mondiale, avec les derniers soubresauts de l’Empire ottoman qui contrôlait Gaza face aux puissances européennes, fut particulièrement douloureux, aggravé encore par une invasion de sauterelles. Les habitants de Gaza furent réduits à se nourrir d’herbes, d’écorces et de petits serpents. D’après des récits recueillis par Abaher El-Sakka, certaines femmes récupéraient les excréments du bétail pour en extraire des grains d’orge qu’elles mangeaient ensuite. Avec l’effondrement de l’Empire ottoman, les habitants de Gaza largement acquis aux mouvements nationalistes arabes espéraient l’indépendance. Ils eurent l’occupation britannique. Un historien local écrivait : « Le pays est passé du joug de l’injustice et de la tyrannie ottomanes au feu de l’oppression et de l’asservissement britanniques. »

En se référant aux dispositions prises par la Société des Nations en 1920, on parle généralement de mandat britannique sur la Palestine. Abaher El-Sakka préfère parler de colonisation. La mise sous tutelle de la Palestine lui a, en effet, été imposée par la force, sans que ses habitants y aient jamais consenti. Pour la justifier, les discours invoquaient  la « mission civilisatrice » incombant aux Britanniques face aux modes de vie moyenâgeux de certaines régions de la Palestine. Face à ce que Bourdieu qualifiait de « perpétuation de la violence symbolique », Abaher El-Sakka entend réhabiliter la voix des dominés. Il rappelle, en outre, que le « mandat britannique en Palestine » était dès l’origine porteur de deux projets contradictoires. Le premier prétendait « aider la population à accéder à l’indépendance ». Le second promettait la mise en place d’un « foyer national » pour les Juifs venus d’Europe.

Certes, il n’y a pas eu d’installation massive de colons britanniques en Palestine, mais, avec la présence de militaires et de fonctionnaires, la société palestinienne a subi une situation proprement coloniale, analogue à celle qu’a connue l’Inde jusqu’en 1947. Il n’y a eu ni expansion territoriale ni exploitation brutale des ressources, mais des formes politiques qui ont transformé la vie locale. Le système juridique, par exemple, s’est progressivement moulé sur un système à l’anglo-saxonne combiné aux lois ottomanes. Plus généralement, des membres de la société colonisée ont été chargés d’administrer leur propre société, sous l’autorité des institutions colonisatrices dont ils devenaient des agents mais rarement des complices. Le juriste et homme politique Fahmi al-Husseini, qui fut pendant dix ans à la tête de la municipalité de Gaza, mit vigoureusement en cause la politique du mandat, l’accusant par exemple d’imposer aux paysans palestiniens des taxes telles qu’ils étaient contraints de vendre leurs terres aux colons juifs. Il fut démis de ses fonctions, emprisonné, et mourut peu après.

Gaza (La Vieille Ville) (1862) © CC0/The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs/The New York Public Library

Fahmi al-Husseini appartenait à une de ces familles de notables dotées d’importantes ressources matérielles et d’un réseau d’influence fait d’alliances et de clientélisme qui, à l’époque de la colonisation britannique, occupaient une position dominante, à la fois sociale, économique et parfois religieuse. Ces grandes familles élargies se partageaient aussi la direction du mouvement national en naviguant d’un parti à l’autre. Les rivalités et les conflits qui pouvaient éclater entre elles restèrent subordonnés à la lutte contre le colonialisme à laquelle participaient aussi, dans une moindre mesure, les fonctionnaires et les artisans. Quant à la population restante, composée de paysans, de journaliers, d’ouvriers non qualifiés, de vendeurs ambulants ou de domestiques, elle survivait dans des conditions précaires. La société gazaouie, comme celle de toute la région, était profondément inégalitaire.

Que ce soit en matière d’hygiène ou d’aménagement urbain, l’administration coloniale a présenté et mis en place un modèle de modernité empreint de condescendance et opposé aux savoirs indigènes et aux pratiques locales, généralisant, par exemple le style architectural britannique à tous les types de bâtiments. Comme fascinés par le vainqueur, les colonisés assimilèrent ce paradigme de la modernité. Un aéroport fut construit à Gaza en 1927. Une ligne ferroviaire reliait Gaza à Haïfa. Abaher El-Sakka évoque la présence à Gaza de multiples institutions culturelles, presse, cinémas, clubs sportifs. Un des marqueurs identitaires de Gaza était la cuisine, riche en plats épicés. Emmanuel Dror le rappelle également en mentionnant les chefs de Gaza qui sont devenus célèbres après avoir quitté la région. Les temps avaient changé. « Dès 2008, les dirigeants israéliens ont utilisé la faim comme un levier de plus pour soumettre et opprimer la population de Gaza. »

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Un bouleversement majeur s’était en effet produit en 1948, avec la création de l’État d’Israël et l’arrivée à Gaza d’un nombre de réfugiés équivalant à quatre fois sa population initiale. Gaza devenait alors une miniature de la société palestinienne. Amputée d’une partie de son territoire, Gaza sera gérée administrativement par l’Égypte jusqu’en 1967. C’est là que naît le premier foyer de résistance palestinien. L’armée israélienne répond à ses actions à coup d’expéditions punitives visant les civils et les diverses infrastructures (châteaux d’eau, marchés, hôpitaux). La logique adoptée est déjà celle de la réponse disproportionnée, connue depuis 2008 sous le nom de « doctrine Dahiya ». Emmanuel Dror montre qu’elle ne cessera de s’appliquer. Au moment de la guerre de Suez, en 1956, l’armée israélienne occupe la bande de Gaza pendant quatre mois avec, entre autres, l’intention de « mater les rébellions qui commencent à menacer la colonisation de peuplement progressive des terres palestiniennes alentour ». Un millier de Palestiniens sont tués, et 4 000 faits prisonniers. La bande dessinée de Joe Sacco, Gaza 1956, relate cet événement trop peu connu.

C’est à Gaza que débute, en 1987, la première Intifada qui va s’étendre à l’ensemble des territoires occupés. Les événements tragiques et les morts vont dès lors se multiplier. Dès 1991, les autorités palestiniennes prennent des mesures pour entraver les déplacements depuis et vers Gaza. Le premier mur est construit en 1994. Depuis vingt ans, Israël a imposé un blocus strict, et illégal au regard du droit international, à la bande de Gaza. Il est interdit d’y importer des produits vitaux comme le fioul, les médicaments, mais aussi les couches pour bébés ou les éponges de ménage. On compare dès lors Gaza à une prison à ciel ouvert ou à une cocotte-minute. Aujourd’hui, Médecins sans frontières parle de « fosse commune à ciel ouvert ».

Les offensives militaires et les bombardements se succèdent, faisant depuis 2008 près de 6 500 morts et des dizaines de milliers de blessés. À Gaza, ces mesures cruelles révèlent aussi au monde l’esprit de résistance et l’inventivité des Gazaoui-e-es. On bricole et on recycle. Le plastique recyclé permet de fabriquer des stéthoscopes mais aussi des œuvres d’art. À Gaza, où pendant les vingt premiers mois du génocide plus de 700 sportifs et sportives ont  été assassiné.es, « la vie est un sport », écrit Emmanuel Dror. Soigner et témoigner deviennent des exploits quotidiens.

Mais, parce que de ce tout petit territoire sortent des « artistes incroyables », hommes et femmes, musiciens, poètes, plasticiens, cinéastes, Emmanuel Dror, qui emprunte le titre de son livre, La fierté de Gaza, à une chanson de Mohammed Assaf, veut, malgré tout, croire à la force de la résistance par l’existence (en arabe, soumoud) et par le rêve. « On ne peut pas édifier un pays sur le territoire d’un autre peuple. » On voudrait partager cet espoir.

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