Après La Colère et l’Envie (Héloïse d’Ormesson, 2023), le nouveau livre d’Alice Renard brosse le portrait de neuf personnages que nous ne réussissons jamais à saisir véritablement. Médiéviste confirmée, lauréate du prix Maurice Genevoix pour son premier roman, son Peaux Vives semble amplifier une écriture lancée à l’adolescence par des chroniques étonnantes. Quand une écrivaine nous chantonne doucement au creux de l’oreille les comptines de la vie.
Peaux vives déploie – fenêtre sur le monde – un recueil de neuf portraits. Ce récit quelque peu hybride précède La Colère et L’Envie, alors que Alice Renard avait tout juste dix-neuf ans. Ces portraits composent la totalité d’un texte qui semble ne pas avoir véritablement de commencement ni de fin. Pourtant, chaque portrait ne rompt pas avec le précédent, comme s’ils constituaient un tissu continu. Avec une véritable originalité, le livre propose une autre forme. C’est un objet qui allie l’image, le dessin et le texte, comme si l’un et l’autre se nourrissaient. Alice Renard associe ainsi chaque texte d’une « main » illustrée, qui constitue une introduction au récit. Le livre se déplie et dévoile un agencement curieux, faisant se répondre neuf histoires, comme pour parfaire un long chant.
Alice Renard attache une importance à la forme du livre qui se déplie, offrant chaque image au lecteur comme une sorte de mystère à découvrir. Nous entraînant le long de ces portraits, tous accompagnés de leurs mains, illustrés par l’auteure dans les pliures de la première et de la quatrième de couverture. Ces mains, chacune ornée d’attributs et située dans une atmosphère particulière, nous laissent découvrir les personnages alors même que le récit n’a pas encore débuté. Ces dessins fournissent des indices pour lire, indiquent des voies, ouvrent des pistes. Et si le procédé séduit, emporte le lecteur, le surprend, il paraît impératif de résister à l’envie de les décrypter avant de découvrir l’histoire qui y correspond. Finalement, nous nous retrouvons, démunis et intrigués, face à l’enchantement que suppose la lecture des lignes.
Peaux vives aborde une multitude de sujets qui, à la veille de nos vingt ans, nous font vaciller. On y fait l’expérience par l’ectoderme – source embryonnaire de notre épiderme – de la fragilité du monde. On l’entend en quelque sorte par l’intelligence de notre peau, comme une frontière et un support. La peau s’apparente à un organe vivant, réfléchissant, presque autonome. Il ne s’agit plus d’une enveloppe corporelle ou d’un médiateur entre soi et l’autre. L’ectoderme permet d’être au monde, en protège, invite dans le même temps à le sentir. Ce n’est pas une simple couche externe, elle lie et tisse avec le dehors. Alice Renard le symbolise avec les mains de chacun des personnages – ectoderme articulé. Elle nous laisse déchiffrer ces mains pleines de doigts, nous invite à nous glisser sous la peau de : Jeanne dans la Normandie de la fin du XIXe siècle 1890 aux Cornouailles du Moyen-âge avec Robin, en passant par les alentours de Saint-Pétersbourg d’Alexeï et le Nantes de Charles-André en 1972… Neuf lieux, neuf époques qui semblent se répondre en profondeur.
N’oublions pas ainsi, comme le rappelle l’épigraphe de Paul Valéry, que la peau, « c’est ce qu’il y a de plus profond en l’homme ». Les lieux et les dates diffèrent mais, rien n’y fait pour ces personnages. Le monde semble leur demeurer opaque et ils y sont troublés. Comme dans l’impossibilité de se relier au monde, à vivre avec les autres. Quelque chose en eux résiste. Ils vivent, sentent, autrement. C’est alors que le récit prend une tournure métaphysique, l’expérience de la finitude se laisse percevoir, l’être semble se dissiper sous nos yeux – vertige de ces personnages. N’est-ce pas la mort de soi lorsqu’on nous impose un genre, une identité soumise à une division sexuée ? Camille, elle, du haut de ses 8 ans, ça l’empêche de fermer l’œil la nuit. Comment comprendre que le monde ne se restreint pas à l’espace que notre imaginaire délimite ? Robin, ça le rend inconsolable, car « c’est bien la preuve, s’il en est, que la terre n’a pas été pensée pour moi ». Que la quête de tout être ne se réalise que dans la perte du moi ? Gilles, ça lui marque le visage, « Elle ne sait pas que c’est là aussi que j’ai rencontré mes cernes, là qu’elles sont venues à moi, lors de longs crépuscules qui suivent les jours de marche et d’errance – quand on n’arrive pas à dormir après avoir trop respiré. » La limite de notre pensée ne se dissimule-t-elle pas dans l’incapacité à trouver l’origine de notre langage, la pensée précédant le langage, le langage précédant la pensée, pour peu qu’il y ait une origine ? En vain, pour Alexeï Alexandrovitch Petrovna, il n’y a que des mots ; « Et au fond de mon verre : que des mots ! Et au fond de mon lit : que des mots ! Et au fond de ma gorge que des mots ! »
Chaque personnage parait ne pas être dans la juste peau, ne sait comment se démêler du trouble d’exister. Alors, au cours de la lecture, il s’agit de se laisser flotter, ce qui invite, par ailleurs, Charles-André Gaspard à vouloir faire entrer la pluie : « L’averse continue de taper au carreau, j’ai envie de lui ouvrir, si fort. Je ne sais pas ce qui me prend. Moi, le reclus, je voudrais ouvrir à la pluie », puisque penser l’univers et ses multicouches, c’est trop grand pour l’esprit, ça nous fait rencontrer des racines, monter des nausées existentielles.

Alice Renard, par ces portraits, semble se loger au plus près de ces blessures narcissiques, qui nous hantent, dont on ne sait quoi faire vraiment. Elle relativise la différence, sans jamais l’abolir. Sorte de prodige minuscule qui nous fait passer d’une peau à l’autre, d’un univers singulier à un autre, pour faire mieux entendre une sorte de psyché commune et fragile que l’écriture doit nommer. C’est comme si l’écrivaine plongeait et mettait à jour toutes les couches de l’épiderme. C’est comme si le lecteur en faisait l’expérience avec elleux. Comme si ces récits constituaient une communauté.
Si on pense d’évidence à Peau d’Âne et à Peau d’Homme, si on entend que cela déplace d’emprunter la peau de quelqu’un d’autre, de se soumettre à une autre forme, Alice Renard, dépasse cette expérience. Comme si elle confrontait ces univers aux enjeux contemporains, à leur complexité. La littérature, le récit, font penser autrement. Elle nous oblige à considérer un monde fracturé quand on l’imaginait fixe, à faire entendre de la nuance quand on s’abime dans les certitudes d’absolus. Elle écrit les vies muettes en apparence et éveille par le verbe l’existence de celles et ceux que nos regards n’invitent pas à se raconter. Elle décrit l’intime quotidien des marginalisés – des neuroatypiques aux personnes à la rue, en passant par les personnes exilées ou queers. La littérature est cette malicieuse qui peut faire porter au papier les existences que l’on ne laisse pas jaillir des marges.
Le caractère endophasique – cette manière de s’entendre autrement – de l’écriture d’Alice Renard semble témoigner d’une dilection évidente pour le silence, pour ce qui empêche la parole, la retient, ou l’efface. Déjà dans La Colère et l’Envie, elle racontait une différence, la confrontation du pur autre, l’impossibilité de saisir ce qui nous est le plus proche. Ainsi, le mutisme d’Isor laissait place à une autre façon de faire l’expérience du monde, profondément concrète et comme dissimulée dans les plis de la peau. Le silence des autres n’est pas le nôtre. Et l’on doit s’en débrouiller. Le nôtre nous habite, nous accompagne, nous semble naturel alors que celui des autres nous heurtent et nous embarrasse. Le beau livre d’Alice Renard nous rappelle cette contradiction fondatrice, que nous demeurons séparés les uns des autres et que l’expérience de l’altérité est décidément douloureuse.
Les neuf portraits de Peaux vives sérient l’acide expérience d’autrui, celui qui nous empêche, nous réduit, nous objectifie et s’emploie à annihiler le sujet singulier. Ce que raconte Alice Renard ce sont les violences qui nous excluent et nous nient, ce qu’elle dénonce ce sont les forces et ceux qui veulent nous réduire au silence quelques soit leur formes – du fils, du colonialisme, du patriarcat, de la norme sociale… L’écrivaine parvient ainsi à abolir des distances qui semblaient infranchissables. Celle du temps, des langues, des époques, du réel, qui pourtant ne reviennent toujours qu’à redire la même angoisse et la même solitude de l’être. Pour les relier, les faire entendre, Alice Renard, décide de les aborder par cette voix endophasique , qui, le corps et l’esprit vieillissant, ne se soumet pas à l’effritement que produit le temps, restant toujours la même. C’est un véritable geste esthétique et littéraire que de traiter de sujets qui traversent continuellement l’humanité par une voix presqu’éternelle.
Mais revenons aux mains, ces mains, ces objets dessinés qui offrent la possibilité de s’écrire, de se raconter et de faire germer leur sujet, de donner voix à ce qui s’abîme dans le silence. Nous jardinons par les mains ! Elles ne sont plus celles qui se saisissent des choses de ses grandes griffes, elles sont celles qui dévoilent délicatement le rideau du monde, en découvre la vulnérabilité et s’y trouve bien ainsi. On demeure surpris par ce qui s’incarne dans ces récits, par ce qu’on y saisit sans bien s’en rendre compte, cette manière de comprendre que se réalise l’inattendu que l’on attendait. Avec l’écriture, la relation qu’elle invente, nous éprouvons la perte, le dépassement, la finitude, la limite de l’autre. On s’y éprouve. Et tout semble vertigineux là-dedans, je vous le concède. Et pourtant, avec Alice Renard, nous nous laissons flotter au bord du monde.
Marianne Bourdin est étudiante en philosophie et assistante de rédaction d’En attendant Nadeau.
