Des mots qui tuent

Le philosophe Pierre Tevanian anime, avec Sylvie Tissot, le site Les mots sont importants. Ils sont même tellement importants que certains valent pour sentence de mort. Ceux qui composent la phrase prononcée pour la première fois par Michel Rocard puis reprise avec de multiples variantes en font partie. Dans un petit livre percutant écrit en collaboration avec le juriste Jean-Charles Stevens, Pierre Tevanian entend lever le tabou qui pèse sur la fameuse formule « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » si souvent invoquée pour clore tout débat sur les migrations. Ces dix mots « prononcés toujours sur le mode de l’évidence et de la mise en garde » ont pour fonction de neutraliser la pensée aussi bien que l’émotion que l’on pourrait éprouver en se rappelant les 24 263 migrants qui, depuis 2014, se sont noyés en Méditerranée, et les 797 autres morts au nord ou à l’est de l’Europe.


Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens, « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». En finir avec une sentence de mort. Anamosa, 80 p., 5 €


Et d’abord, qui est ce « on » faussement indéfini et qui cache un « nous » s’opposant aux « autres » et les excluant ? À l’évidence, écrivent Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens, ce « nous » renvoie à une collectivité qui est nationale et n’est que l’expression de la préférence dite nationale, qui appelle à l’union sacrée contre une masse d’étrangers. Dire qu’on « ne peut pas » n’est qu’un artifice rhétorique qui simule l’impuissance ou l’incapacité à changer de politique, la seule option possible étant alors « de pourchasser, traquer, enfermer, expulser, terroriser une partie de la population dont le tort est de venir d’ailleurs ». De fait, on pourrait mais on interdit et, pire parfois, on choisit de laisser mourir.

Pierre Tevanian, Jean-Charles Stevens : des mots qui tuent

Dans le camp de migrants de Sakaramagkas (Juillet 2017) © ICRC

Michel Rocard avait commencé par utiliser le verbe « héberger », remplacé ensuite par accueillir. Or, on n’héberge pas n’importe qui dans sa maison. « Est-ce que vous acceptez que des étrangers viennent chez vous, s’installent chez vous et se servent dans votre frigidaire ? Non, bien évidemment ! Eh bien c’est pareil pour la France », avait déclaré en 1997 Jean-Louis Debré, alors ministre de l’Intérieur. Cependant, il ne s’agit pas, comme les mots le suggèrent, de prendre en charge et à domicile chaque « misérable » qui arrive en France ou en Belgique, mais de lui accorder « ce minimum d’aide qu’est un statut, un titre de séjour et des droits sociaux ». Bref, de quoi vivre et travailler dignement.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes qui montrent que la France, sixième puissance économique mondiale, accueille considérablement moins de réfugiés que la plupart des autres pays européens, mais surtout que l’Afrique et l’Asie. L’élan de solidarité et d’accueil vis-à-vis des exilé.e.s ukrainien.ne.s est à lui seul une réfutation de la proverbiale impossibilité de l’accueil.

Ce « moment ukrainien » où s’opère un tri entre bons et mauvais exilés rappelle aussi une tradition, quand, dans la France de la fin du XIXe siècle, on distinguait déjà les Polonais, « plus proches de nous », et les Européens du Sud perçus comme des gueux et des malpropres.

Quelques décennies plus tard, le démographe Georges Mauco, dans une thèse qui reçut le meilleur accueil, stigmatisait la « déliquescence morale de certains Levantins, Arméniens, Grecs, Juifs et autres « métèques » trafiquants et négociants ». Quant au maire de Marseille, le socialiste Siméon Flaissières, il dénonçait en 1923 le « redoutable courant d’immigration des peuples d’Orient, notamment des Arméniens » prétendant avoir tout à craindre des Turcs, et qui s’était abattu sur sa ville. Car, avec ces hôtes indésirables, « dénués de tout, réfractaires aux mœurs occidentales, rebelles à toute mesure d’hygiène, immobilisés dans leur indolence résignée, passive, ancestrale », arrivaient aussi, ajoutait-il, les germes pullulants de la variole, du typhus et de la peste. Il réclamait alors qu’on « rapatrie sans délai ces lamentables troupeaux humains, gros danger public pour le pays tout entier ». Aujourd’hui encore, l’hospitalité offerte par la France est sélective. Cependant, peu de déplacés (6,3 %) cherchent à migrer vers des pays riches. Ils vont au plus près, avec souvent l’espoir du retour.

Pierre Tevanian, Jean-Charles Stevens : des mots qui tuent

Tombes de migrants non-identifiés dans le cimetière Aghios Panteleimonas, sur l’île de Lesbos (avril 2018) © ICRC

Ceux qui les désignent comme constituant « toute la misère du monde » ne voient pas en eux des personnes, mais simplement « une misère sans nom, sans sexe, sans visage ». Une misère qui efface l’humanité et vaut comme assignation au malheur et à la pauvreté. Or, les femmes et les hommes qui arrivent en Europe, avec certes leurs souffrances et leurs cicatrices, sont également plein.e.s d’énergie et de créativité. Car les migrants « se situent rarement au bas de l’échelle sociale dans leurs pays d’origine ». De multiples études et travaux scientifiques montrent que l’immigration ne provoque pas de chômage chez les nationaux et qu’elle tendrait plutôt à élever le salaire de ces derniers, dans la mesure où les arrivant.e.s occupent des emplois peu convoités par les Français. Il serait alors plus juste de parler de complémentarité que de substituabilité. Les chiffres ici sont eux aussi importants, mais c’est comme si on les ignorait.

Si fausse qu’elle soit, la sentence « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » a cependant un effet performatif. Elle permet de justifier la mise en place de politiques d’immigration de plus en plus restrictives qui ont pour effet de précariser à l’extrême, de « misérer » écrivent les auteurs, les arrivant.e.s en quête de l’obtention puis du renouvellement du précieux permis de séjour. Cependant, c’est sur le stock permanent de sans-papiers ainsi créé que reposent des secteurs entiers de l’économie, avec une main-d’œuvre flexible et bon marché, condamnée à la docilité par cette épée de Damoclès, l’expulsion, qui pèse sur chaque tête.

Au terme de cette démonstration impeccable, Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens concluent par un appel à combattre la xénophobie contenue dans cette phrase assénée quotidiennement et qui relève d’un mythe mortifère. Le risque est grand, on le constate déjà d’un bout à l’autre de l’Europe, d’une remise en cause de l’humanité des migrants, avec comme seules perspectives la peur et la haine.

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