Le fait divers primitif

Thierry Mertenat tient la rubrique « faits divers » de La Tribune de Genève. L’œil au ras du bitume, il raconte sans emphase les histoires du coin de la rue. Sa plume élégante ne sacrifie jamais la rigueur du journaliste chevronné qu’il est : sa littérature est celle des faits, son lyrisme est contenu. Dans L’avalanche, l’auteur embarque le lecteur dans une balade à travers les ruelles et sa mémoire, dans la ville d’abord puis vers les cimes, dans la montagne d’où il vient et où survint le fait divers fondateur.


Thierry Mertenat, L’avalanche. Labor et Fides, coll. « Lignes intérieures », 144 p., 14 €


Il n’y a pas plus de grand reportage qu’il n’en existe de petit ; bien souvent, l’aventure commence sous nos fenêtres. Le livre de Thierry Mertenat commence sous les siennes, par le rapport minutieux de l’activité de l’autobus qui s’arrête en bas de son immeuble. La routine à l’état pur qui charrie tous les jours des milliers de destins, et pourtant chaque existence est une histoire à raconter pour le reporter localier qui prend la plume.

Les sorts qu’il rapporte depuis vingt ans pour La Tribune de Genève sont tragiques. Car Thierry Mertenat est « fait diversier » : chiens écrasés, accidents de la route, vies cabossées, prennent forment sous la plume de ce baroudeur ultra-local dont la conscience professionnelle s’éveille au coin de la rue, voire au seuil de son immeuble, comme lorsqu’il aperçoit John, un SDF abimé dont il saisit toutes les nuances pour les présenter en une colonne. Et le voilà parti sur le chemin.

L’avalanche, de Thierry Mertenat : le fait divers primitif

Thierry Mertenat © Magali Girardin

L’avalanche est une chronique des lieux de la ville que Thierry Mertenat parcourt à fond et avec une sagacité qui transparait dans ces dizaines de gracieux paragraphes, annoncés par un mot ou une formule : « rats » ; « barbelés ». Et le voilà qui déroule des phrases courtes et ciselées qui bondissent et rebondissent sur les mots. D’un thème à l’autre, sa chronique suit le fil de la déambulation du reporter, sans jamais s’appesantir.

Les phrases sont en effet sautillantes. Cela donne au texte plus de légèreté, et au lecteur l’impression d’être guidé dans sa balade urbaine, comme si l’auteur montrait au passant qui l’accompagne les soubresauts subtils de sa ville, que seul un observateur aguerri comme lui peut percevoir. Thierry Mertenat est intarissable, jamais avare d’un pas de côté pour « réécrire ainsi à l’infini l’actualité de ma ville en me déportant dans ses marges ». L’art du reportage, c’est d’abord un regard.

C’est aussi la mémoire. Mémoire des lieux, mémoire des faits. C’est le souvenir d’une corrida et d’un torero pourfendu, celui d’un féminicide ou d’un accident de la route. Déjà, la mort s’annonce. Thierry Mertenat remonte la rue et remonte le temps, rapporte les douleurs d’autrui dont il est le porte-parole adoré ; le portrait des morts et des vivants requiert une expertise que le journaliste aiguise chaque jour.

Le métier de fait diversier a de quoi déboussoler l’homme le plus solidement ancré dans la réalité. Le crime est à la fois extraordinaire et banal, il finit par exercer une étrange fascination. Celui qui veut savoir s’y confronte jusqu’à la moelle, pour voir ce que la société peut produire. « Le fait divers me rattrape, par métier, par passion, par son surgissement brutal et injuste autant que son inquiétante étrangeté. » Le raconter permet d’exorciser l’effroi.

Avant de tuer, l’assassin est toujours cet « homme sympathique », qui a donc « prémédité son geste en continuant à parler de la pluie et du beau temps avec ses voisins ». Ces derniers n’auraient jamais cru ça de lui, un homme charmant qui tenait la porte aux vieilles dames. La sobriété des communiqués judiciaires, dont chaque phrase est pesée avec l’ambition d’en dire le moins possible, laisse peu de prise à l’interprétation.

L’avalanche, de Thierry Mertenat : le fait divers primitif

Alors il faut creuser. Un bon journaliste doit savoir fouiner, mettre le pied dans la porte. Thierry Mertenat avoue se servir de son sourire rassurant et de son âge vénérable qui lui ouvrent la porte des petits secrets. La collecte des petits morceaux de la vie des morts se fait par confidences ; la relation d’un drame, c’est la mise en musique de ces aveux qui se font sur le pas de la porte.

Marcheur insatiable, l’auteur connait bien son chemin. La balade dans les rues de Genève n’était qu’un hors-d’œuvre pour le lecteur désormais entrainé vers la plaine. On y retrouve à l’improviste une vieille mère sémillante qui, bon pied bon œil, semble veiller sur le monde. Mais que l’on ne s’y trompe pas : partout, la mort rôde. Ce sont des grands-parents et des oncles, des masques mortuaires et des souvenirs d’enterrement. Le petit Thierry ne pouvait supporter la vue d’un cercueil ouvert. Il a depuis longtemps dompté les angoisses de son enfance et poursuit aujourd’hui une carrière d’orateur funèbre, car Thierry Mertenat a aussi dompté les mots. Sa conscience professionnelle n’a pas de limites.

La plaine n’était qu’une étape, les avalanches dégringolent depuis les cimes. Thierry Mertenat nous emmène enfin là-haut. En 1962, en plein avènement des sports d’hiver. De pimpantes remontées mécaniques emmènent sans effort les touristes éperdus de glisse. C’était avant l’ère des canons à neige et du dérèglement climatique, et justement ce jour-là il avait neigé abondamment. Près de deux mètres de neige en deux jours. Marcel Mertenat prit la dernière remontée avec ses élèves, et ensemble ils s’élancèrent dans la pente enveloppée de neige fraiche pour une dernière danse. De mémoire, il n’y avait jamais eu d’avalanche dans le coin. Le petit groupe n’a rien vu venir, leurs corps refroidis demeurent à jamais figés dans la surprise. Marcel Mertenat avait trente et un ans.

Son fils, Thierry, avait trois ans. Il ne le savait pas encore, mais il venait de vivre son premier fait divers. Il lui aura fallu soixante ans et bien des détours pour le raconter, partir sur les sentiers de montagne en quête du père pour y trouver l’écho de cette avalanche qui l’a rendu muet : « Ta disparition m’a laissé sans voix, papa, ta mort m’a volé les mots que j’étais en train d’acquérir. » Le journaliste localier Thierry Mertenat est parti à la rencontre de ceux qui se souvenaient de ce jour fatal, le 14 février. Devenu fait diversier « par passion pour les gens », le voilà qui enquête sur son père pour restituer sa mémoire en quelques paragraphes, esquisse d’un homme enseveli depuis si longtemps déjà. La mémoire est fragmentaire mais le souvenir est puissant ; il refait surface dans ces lignes plus intimes mais toujours pudiques : le reporter, toujours attentif, maitrise plus que jamais les mots qui le font vivre et lui rendent la vie plus légère.

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