Démocratie incertaine

Quand on parle du populisme, on l’oppose à la démocratie, et vice versa. L’abondante production d’essais sur ces thèmes, comme hier sur le duo totalitarisme/démocratie, signale en soi un problème. Nos démocraties sont malades. Chacun les ausculte, en tire une théorie ou bien, plus solennel, une philosophie. Peu nombreux sont ceux qui énoncent des solutions. Les remèdes sont rares. L’arrivée sur ce marché des idées d’un nouvel essai de Jan-Werner Müller est prometteuse, tant son ouvrage Qu’est-ce que le populisme ?, aujourd’hui disponible en format de poche dans la collection « Folio », l’avait imposé parmi les meilleurs analystes politiques du moment.


Jan-Werner Müller, Liberté, égalité, incertitude. Puissance de la démocratie. Trad. de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère. Premier Parallèle, 314 p., 22 €


Cette fois, Jan-Werner Müller se propose de traiter le volet « démocratie » à partir d’une idée bien placée sur la couverture : « Seule la mobilisation des citoyens peut sauver la démocratie ».  Ce qui n’est pas une mauvaise idée par les temps qui courent. Il passe de son analyse d’un phénomène politique inquiétant en ce début du XXIe siècle à une tentative de fonder philosophiquement des propositions politiques positives pour offrir un « nouveau souffle » aux institutions qui ont perdu de leur crédibilité.

Liberté, égalité, incertitude, de Jan-Werner Müller : démocratie incertaine

Jan-Werner Müller (mars 2022) © Jean-Luc Bertini

Le professeur de philosophie politique à l’université de Princeton (États-Unis) reprend et actualise, dans ses quatre-vingts premières pages, sa compréhension du populisme en se référant principalement à l’expérience de Trump et d’Orbán, qu’il appelle la « démocratie du fake ». Il critique l’assimilation trop fréquente du populisme avec le fascisme. Les populistes placent au cœur de leur vision du monde l’affirmation d’un « vrai peuple » dont ils seraient les seuls représentants. Müller met en lumière leurs pratiques de gouvernement et des postures qui nous sont aujourd’hui familières : la polarisation de la société à travers de multiples provocations, la division entre les bons et les mauvais citoyens, l’illégitimité de certaines représentations, la mise en place d’un « État double ». Ils investissent l’État pour « servir » le peuple et prétendent lui « restituer » l’appareil administratif, accaparé par les élites corrompues, en mettant la main sur les tribunaux et les médias publics ; ils gouvernent selon des méthodes qui, en Pologne et en Hongrie, rappellent les États-partis de l’époque communiste.

À l’origine de ces méthodes, Müller voit « une double sécession » au sein de sociétés fragmentées par les politiques sociales ultra-libérales des dernières décennies : la sécession des « élites libérales cosmopolites », qui se sont enrichies et vivent dans leur bulle, et la sécession de ceux qui ne participent plus à la vie politique. « Un nombre croissant de citoyens situés au bas de l’échelle des revenus (pour le dire sobrement) ne votent plus et ne participent plus au jeu politique, sous quelque forme que ce soit. » Ce double mouvement, observable dans toutes les démocraties dites illibérales, explique qu’un « certain nombre de citoyens » soient prêts à accepter un compromis entre « ce qu’ils pensent être avantageux pour eux […] et certaines atteintes à la démocratie ». À la base de l’autoritarisme populiste, il y aurait donc cette alliance de fait entre une « nation d’en haut » désabusée et une « nation d’en bas » perdue. Évidemment, précise l’auteur, c’est une vision un peu schématique. Elle a l’avantage de donner un sens au mouvement général et de révéler les innombrables nuances entre ces deux pôles.

Liberté, égalité, incertitude, de Jan-Werner Müller : démocratie incertaine

À partir de ce constat, Müller suggère une « voie différente » pour la démocratie. Il revient à la définition du peuple dont aucun représentant politique ne peut faire l’économie. « Ce qui nous intéresse, écrit-il, ce n’est pas seulement l’abstraction nommée ‘’peuple’’, mais le peuple en tant que peuple démocratique » : un groupe d’individus définis qui s’engagent à vivre suivant des principes d’égalité et de liberté, et se dotent d’un État pour mettre en œuvre cet engagement collectif.

Mais alors, comment atteindre la « vraie démocratie » ? se demande Müller dans le chapitre suivant. Il envisage une « vision dynamique » autour de trois notions : liberté, égalité, incertitude. La démonstration, souvent convaincante, demeure toutefois assez générale, et sur son objet principal franchement décevante.

Müller met en valeur la tension entre liberté et égalité, vieux classique de la philosophie politique, en revenant aux inévitables principes de la démocratie athénienne ; il envisage des initiatives comme le tirage au sort (ou « lotocratie ») qui ne le convainc guère. De même sur le couple représentation/démocratie : il critique les épigones de Jean-Jacques Rousseau qui y voient une contradiction dans les termes, et il affirme : « La représentation n’est ni démocratique ni antidémocratique en soi. Idem pour les élections. Tout dépend de la façon dont on les envisage et de ce qui se passe avant et surtout après l’élection des représentants. » Effectivement.

Liberté, égalité, incertitude, de Jan-Werner Müller : démocratie incertaine

Des aveugles écoutent le résultat des élections anglaises à la radio (1923) © Gallica/BnF

L’auteur insiste sur le respect du pluralisme et sur « l’équilibre extrêmement délicat » entre les gouvernants et les oppositions. De là vient sa vision d’une démocratie incertaine par nature. Reprenant l’expression d’un collègue qui définit la démocratie comme une « incertitude institutionnalisée », il conclut : « La formule est difficile à manier, mais elle comprend une vérité profonde : les résultats politiques – surtout les élections – doivent être incertains. » Et il érige l’incertitude en qualité première, incarnée par le pluralisme et par des règles chargées d’en définir le cadre. « L’incertitude n’est synonyme ni de chaos ni de hasard ; au contraire puisqu’elle est institutionnalisée […]. Les règles doivent permettre et contenir le conflit. » Parmi les institutions que cette réglementation requiert, il insiste sur « les partis, les mouvements et les médias », « indispensables pour que la représentation fonctionne et que les conflits soient pris en charge : c’est le seul moyen d’éviter la mort de la démocratie ». Soit.

En conclusion de cet essai qui rappelle des principes démocratiques admis par la plupart des démocrates, Müller fait référence au « lieu vide » qui peut, selon la formule de Claude Lefort, advenir et « désincorporer le pouvoir », dissoudre « les repères de la certitude ». Mais il n’en tire rien, il n’aborde qu’indirectement la question du pouvoir, et se contente de plaider pour un renouveau des partis politiques, pour une « démocratie militante ». Cela suffit-il quand la grande question que se posent tous les démocrates aujourd’hui est celle de la rénovation ou du changement des acteurs politiques, de leurs mœurs, de leurs pratiques, de leur cynisme et autres realpolitiks démagogiques ?

Sur ces points, Müller demeure vague. De même sur les fameuses « règles » qu’il ne cesse d’invoquer sans se demander pourquoi elles ne sont pas appliquées, ou dénaturées, ou contournées. Pourquoi, au nom de ces règles et de la démocratie, il est possible, par exemple, de commettre les pires crimes. Ce que savent parfaitement les populistes rois du mensonge. En fait, dans cet essai, Jan-Werner Müller donne l’impression de rester sur le pas des portes qu’il ouvre, sans oser pénétrer dans les pièces où grouillent les difficultés politiques de notre époque. C’est dommage.

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