Covid-93

Le livre de Jean-François Laé est maniable, divers dans sa présentation et il se feuillette avec plaisir ; comme sur l’établi de la recherche, il invite les lecteurs et les lectrices à se pencher avec le sociologue sur les choix de documents, de dates, de sources (écrites, transcrites, décrites, mises dans leurs contextes), de photographies (sobres, intéressantes , autonomes) ; une mise en page généreuse et artiste dispose l’ensemble dans un croisement travaillé entre enquêtes, entretiens, archives, descriptions, données statistiques, et écriture. Parole donnée mobilise ainsi de nombreuses ressources pour répondre à une question : comment le premier grand confinement du printemps 2020 a-t-il été vécu par les habitants de Seine-Saint-Denis ?


Jean-François Laé, Parole donnée. Entraide et solidarité en Seine-Saint-Denis en temps de pandémie. Syllepse, 144 p., 15 €


Mais d’abord, comment voir ce qui est vécu ? Jean-François Laé, pour écrire l’histoire de cet événement, faire le récit de ce qui se passe réellement sur un terrain choisi, délimité dans le temps et l’espace, utilise les méthodes des sciences sociales, qui visent à repousser les irrésistibles clichés, idées toutes faites, et croyances de fond qui prolifèrent à la moindre image, au moindre mot prononcé, et embrouillent la perception des faits sociaux. En ce début du XXIe siècle où les écrans inondent le monde d’images démultipliées, la question de l’emprise des stéréotypes sociaux sur ce que croit voir l’œil humain se complique. La Seine-Saint-Denis (le « neuf-trois ») est précisément dotée de cette célébrité négative qui, dans notre culture, semble faire naitre un désir plus intense d’images, de fictions, de représentations : il faudrait vérifier l’hypothèse d’une surreprésentation des mauvais lieux et des mauvais garçons du 93 dans nos films et séries nationales – ce qui n’exclut pas une sous-représentation dramatique de la vie sociale réelle du lieu malgré (bien sûr) la production de quelques films formidables.

Parole donnée, de Jean-François Laé : la Seine-Saint-Denis face au Covid

Place de l’Église, à Saint-Denis (mai 2020) © CC/Chabe01

Ce sont les images typiques surreprésentées (le « sur » ici est aussi celui d’une surface de vérité flottant au-dessus du bloc hors-champ des situations réelles, son écume de clichés) qui servent de vignettes, de labels, de blasons aux lieux : celles de grand cubes d’habitat collectif dévolus aux couches les moins privilégiées du pays (la faute aux choix architecturaux de l’après-guerre parisien), paysage emblématique de la laideur périurbaine et d’un monde dangereux : la peur des délinquances de tous ordres (celles que seul un Karcher nettoierait, pour les politiques des droites dures et extrêmes) se double maintenant de l’angoisse d’une fin du monde français. Mais si ce département existe dans l’imaginaire collectif sous la forme d’un dessin surligné de traits négatifs, est-il pour autant perçu et compris dans la réalité, impossible à cerner rapidement, de ce que vivent la majorité de ses habitants ? Quelle que soit la réalité des dérives et des dangers, qui doivent être étudiés et combattus au cas par cas, ces images démultipliées à la surface des écrans finissent par envelopper le site du « 93 » d’une radicale forclusion du lieu réel, en tant qu’espace d’une vie collective – doté d’une incroyable foultitude in-imaginée de visages, de situations, d’histoires de vies, de figures morales, riches , différenciées et infiniment particulières…

Et voici que cette belle enquête sociologique offre tout à coup une chance de mieux s’approcher du lointain des habitants du 93. Un sociologue rare, remarquable, Jean-François Laé, a choisi un moment historique exceptionnel, le premier confinement de mars-mai 2020, comme unité de temps, et comme unité de lieu cette trop fameuse Seine-Saint-Denis. Ce premier grand moment stupéfiant a frappé tous les espaces habités du pays, en suspens au-dessus de nombreux flux d’incertitudes : l’inconnu de ce que pouvait être cette maladie nouvelle, l’inédit d’un arrêt de grands pans de l’économie globale, l’étrangeté d’une situation qui n’était ni la guerre ni la paix, ni quelque chose entre les deux, et une bascule formidable de tous les paysages, surtout sonores. Deux ans après, qui se souvient de ce pas de côté d’un monde tout à coup posé sur une autre ligne du temps ?

Parole donnée, de Jean-François Laé : la Seine-Saint-Denis face au Covid

Quai de Saint-Ouen, à Saint-Denis (juin 2020) © CC/Chabe01

C’était pourtant la première fois en temps de paix, à une telle échelle, que l’espace public (jusqu’aux cieux, délivrés d’un grand nombre d’avions) se trouvait aussi dépeuplé qu’étaient remplis les espaces privés : jamais autant de personnes n’avaient été « chez soi ». La ville avait changé de forme sociale : elle n’était pas vide comme après un exode, une guerre, une catastrophe, mais remplie de nombreux « chacun chez soi pacifiques » derrière les murs et les fenêtres. Elle n’était plus trépidante, sa place publique était quasi déserte, parce qu’elle n’était plus traversée, striée de toutes ces mobilités qui, du soir au matin, en font un lieu vivable. La ville n’était plus l’espace des flux, comme l’écrit Olivier Mongin dans La ville des flux (Fayard, 2013), du faire social, de sa maintenance. Le monde tout entier se retrouvait déplacé dans une grande stase bizarre, où le calme, le vide, le silence, pénétrait la pensée d’un fer glacé — comme auprès d’une grande tombe, qui aurait pour épitaphe la beauté de ce monde sans l’homme. Cela ne s’est plus jamais reproduit ainsi en France ; trop s’en souvenir est presque une faute de gout. En conséquence, d’immenses pans de réalités vécues ne sont plus interrogés et l’histoire réelle des grands clivages sociaux, déjà calamiteux en temps ordinaire, n’est pas restituée : ainsi sont niés les écarts de conditions de vie entre les « heureux « de ce monde, c’est-à-dire ceux qui ont assez de confort matériel pour avoir le loisir de jouir de la plénitude de leurs angoisses et de leurs névroses, et ceux qui, mal logés et déjà précaires, ont vu parfois leur vie entrer dans une version encore plus dure d’elle-même.

Dans ses travaux précédents (Dans l’œil du gardien et « Johnny, j’peux pas me passer de toi »), Jean-François Laé avait déjà montré sa manière de faire : le sérieux scientifique (références bibliographiques pointues véritablement à l’œuvre dans l’analyse, travail de terrain remarquable de liberté inventive et qui produit la constitution d’archives primaires) nourrit la sobriété paradoxale d’une écriture pourtant intense et personnelle : on a bien ici la « thick description » vantée par Clifford Geertz, une description non seulement robuste, exacte, stratifiée, des différentes approches pertinentes possibles, mais épaissie de surcroit d’un investissement subjectif maximal dans la liberté d’écrire. Une subjectivité maitrisée qui pousse le chercheur à s’impliquer totalement dans ce qu’il écrit, et en même temps le retient grâce à cette attention aux situations réelles, à leurs mécanismes concrets, aux silences derrière les mots, et aux apories du terrain lui-même. L’exigence scientifique a ici à voir avec ce que la bienveillance compréhensive produit en termes de logique.

Parole donnée, de Jean-François Laé : la Seine-Saint-Denis face au Covid

À Montreuil, lors d’une rencontre entre les services de santé et la population (juillet 2020) © S.H./Conseil Départemental de la Seine-Saint-Denis

L’ouvrage, dont le titre prend à contre-courant les images de dureté et de violence du lieu, pose la question de « l’entraide et de la solidarité en Seine-Saint-Denis » pendant ce temps stupéfiant du premier confinement. En temps de crise ou de guerre, les écarts entre ce que vivent les différentes couches sociales s’accentuent à un point inimaginable. Or c’est ici, où règne déjà, en temps normal, la « peur bleue de la carte bleue », où la dépense est surveillée au centime près par de nombreux habitants au bord de l’abime des impayés chaque mois, que résident souvent tous ces professionnel.le.s des métiers essentiels à toute vie quotidienne concrète dans la capitale – celles et ceux qui partent à l’aube pour ramasser les poubelles, faire le ménage dans les bureaux et les appartements parisiens, qui apportent « le soutien à la personne » dans les EHPAD, qui approvisionnent les marchés et font tourner les supermarchés de la capitale : tous ces métiers sous-payés, sous-estimés en temps ordinaire, furent reconnus, pendant le premier confinement, comme indispensables à la survie quotidienne. La Seine-Saint-Denis l’a payé de taux particulièrement élevés de surmortalité par rapport au reste du pays. À côté de ceux qui « sortaient », il y avait ceux qui « restaient » : comment comprendre l’isolement d’une personne invalide qui verra en même temps son ascenseur, sa radio et sa télé en panne pendant ce premier confinement ? Que signifie être mal logé lorsque sortir n’est plus possible et que les disputes d’ados autour de l’unique écran du logement virent à la violence dans l’épaisseur de ce nouveau silence du monde ?

Dès le début de la crise, des groupes de bénévoles solidaires ont tenté d’organiser une aide au téléphone : la restitution de leurs expériences montre la difficulté de poser une frontière de l’urgence, quand une personne pourtant en situation tragique a honte de « déranger » la bénévole au téléphone. Tous les liens, de voisinage, familiaux, entre classes d’âge et de sexe, sont mis à l’épreuve pendant le grand suspens. Ce sont les femmes qui vont se retrouver au premier rang de cette mise en mouvement d’un système de « care » social qui s’invente chaque jour en temps de crise inédite. Et le temps qui passe peut aussi produire une usure particulière des aidant.e.s , à cause de la répétition de difficultés absurdes et insurmontables, bien que parfois minuscules. Et quand il n’y a plus de confiance possible en un recours, un secours, on écrit au président de la République : lettres tragiques, écrits votifs, décrivant d’invraisemblables situations. Quelle belle idée de les avoir introduites dans le champ des sources !

Parole donnée, de Jean-François Laé : la Seine-Saint-Denis face au Covid

L’histoire de la peur s’enrichit d’un chapitre avec Parole donnée : ces peurs nouvelles liées à la pandémie et qui naissent sur le terreau de la vieille angoisse majeure, « l’autre nom de la précarité » nous dit l’auteur : une angoisse produite par l’absence de sécurité de la vie ordinaire précaire, une peur qui réveille la nuit, en faisant du mot « demain » un gouffre, où peuvent aussi plonger les enfants. En plus de cette angoisse primordiale et non psychiatrique, car créée par l’injustice fondamentale qui clive tous les champs sociaux pour ceux nés du mauvais côté de la grande balance des chances, le temps du suspens confiné a fait naitre et flamber des peurs multiples ; lorsque le monde tout entier bascule dans une gigantesque insécurité historique, le temps s’arrête, le paysage sonore change, les portes font davantage de bruit… Des rumeurs se répandent : ouvrir sa porte, aller dehors, et même répondre au téléphone, tout cela devient parfois terrifiant. Dans Parole donnée, il y a tout cela, et aussi la force politique du lien de solidarité, du geste généreux, et les fous rires des magnifiques bénévoles ivres de fatigue, dans ce qui fut le contraire et la même chose qu’une tempête d’une extrême violence : le néant suspendu du premier confinement du printemps 2020 en Seine-Saint-Denis. Pour le comprendre, il faut lire ce livre de Jean-François Laé.

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