Science ou société ?

La notion de liberté académique était inconnue en France avant que le terme soit importé des États-Unis, où elle est au centre des conflits qui agitent les universités. À présent, tout le monde la revendique. Dans un livre qui va faire date, Le savoir en danger, Olivier Beaud en analyse tous les enjeux et permet de renouveler la réflexion sur l’Université. 


Olivier Beaud, Le savoir en danger. Menaces sur la liberté académique. PUF, 337 p., 23 €


« Hermione » est une doctorante en sociologie dans un grand établissement universitaire parisien, et fait une thèse sur les inégalités dont sont victimes les femmes dans les milieux de la mode (elle a fait un stage à Elle). Elle se réclame de la sociologie critique de Bourdieu, promeut et pratique l’écriture inclusive et s’engage dans toutes les luttes féministes, sans négliger l’intersectionnalité. Elle soupçonne le savoir universitaire d’avoir toujours des ressorts sociaux et politiques. Elle dénonce les abus sexuels dans les agences de mannequins, les mandarins machistes, les colloques où aucune femme n’est invitée, et n’hésite pas à aller interrompre des séminaires au nom de sa cause. Elle publie dans des revues online et ne voit pas d’inconvénient à dénoncer sur Twitter les propos qui choquent sa vive sensibilité. Ses activités militantes lui semblent inséparables de son travail de thèse. Elle revendique sa liberté académique.

« Augustin » est un boomer, près de la retraite. Il a été étudiant à Nanterre en 1968, et a fait une thèse avec Alain Touraine sur le mouvement autogestionnaire des Lip dans les années 1970. Il est devenu historien du monde ouvrier et ses ouvrages font autorité. Il enseigne dans le même établissement qu’Hermione, dirige de nombreuses thèses, une revue universitaire d’histoire, et il est membre du Conseil national des universités. Il a des opinions de gauche, mais n’imagine pas qu’elles puissent interférer avec ses recherches scientifiques. Il a un côté mandarin, mais a toujours favorisé la promotion de ses collègues féminines, bien qu’il ne voie pas pourquoi on devrait défendre une jeune collègue de bonne famille au dossier léger plutôt qu’un jeune homme brillant issu d’un milieu modeste. Il déteste l’écriture inclusive et ne comprend pas pourquoi on s’occupe davantage des questions de race et de genre que des inégalités de classe. Il revendique sa liberté académique.

Comment Hermione et Augustin peuvent-ils tous deux se prévaloir de leur liberté académique alors qu’ils ont des opinions si différentes ? Cherchez l’erreur. Leurs conceptions de la liberté académique semblent incompatibles.

Le savoir en danger, d'Olivier Beaud : science ou société ?

Groucho Marx dans « The Horse Feathers » (1932) © D.R.

Olivier Beaud retrace l’histoire de cette notion, qui n’a pas le même sens selon les pays et les traditions universitaires. Au Moyen Âge, la liberté des clercs est accordée aux membres d’une corporation, comme pour les marchands. En France, où les professeurs d’université sont des fonctionnaires, elle n’a jamais dépassé le statut de « franchise universitaire » et le terme « académique » ne renvoie qu’à une division administrative et non à un corps – l’ouvrage de Federico Tagliatesta Instructions aux académiques (Christophe Chomant, Rouen, 2005) fait exception. Les choses sont différentes en Angleterre, où les universités sont autonomes par rapport au pouvoir politique, et en Allemagne où le modèle humboldtien de l’akademische Freiheit prévaut depuis deux siècles.

Mais c’est aux États-Unis, avec la création de l’Association des professeurs d’université en 1915, que le concept contemporain s’est forgé, régi à la fois par le Premier Amendement et par le statut de la tenure dans des universités souvent privées et dominées par des alumni capitalistes qui, comme le montrait déjà Horse Feathers des Marx Brothers (1932), s’intéressent autant au sport qu’au savoir.  Quand Groucho revendique sa liberté (« I’m against it ! »), que revendique-t-il vraiment ?

Deux grands modèles s’opposent : d’une part celui d’une liberté professionnelle, propre au métier d’universitaire, qui veut qu’à la liberté académique soient attachés des droits et des devoirs propres à ceux qui produisent et transmettent le savoir, et d’autre part celui d’une liberté d’expression, associée à la conception libérale de Stuart Mill. Ils recouvrent des visions différentes de la liberté académique : le premier confère aux enseignants et aux chercheurs un droit au savoir et à sa protection contre les interférences extérieures, alors que le second implique un droit de parole sans restriction, et même un droit à l’interférence. Bien souvent, on assimile la conception de la liberté académique dans le savoir à une forme d’élitisme. Inversement, la conception de la liberté académique comme liberté d’expression tend à faire de l’université un forum. Mais l’une ne va-t-elle pas sans l’autre ? Que serait une université peuplée d’étudiants et de professeurs savants mais apolitiques et atones ? Inversement, que serait une université dans laquelle on ne s’occuperait que d’aller à des manifs et de faire de la politique ? Les amis d’Augustin rêvent de la première, ceux d’Hermione de la seconde.

Olivier Beaud est soucieux à la fois d’exposer les limites juridiques de la liberté académique et d’en examiner les fondements philosophiques. Il s’emploie à dissiper la confusion entre liberté académique stricto sensu et liberté d’expression. La seconde est un droit conféré aux universitaires et aux étudiants en tant que citoyens et membres de l’espace public. Ses limites sont celles de la loi, qui est aux États-Unis bien plus ouverte qu’en Europe. La première est liberté de savoir et d’exercer des activités intellectuelles menant au savoir. Elle est essentiellement une liberté positive, qui repose sur l’autonomie des universitaires. Mais si la recherche du savoir doit être libre, le savoir lui-même ne l’est pas : on n’a pas le droit, dans un cadre savant, de chercher ou de dire n’importe quoi. On a le droit de dire des choses fausses ou injustifiées, car la science est de l’erreur contrôlée. Mais pas si c’est pour tenir des propos négationnistes ou promouvoir des théories douteuses sous couvert de science. En revanche, la conception libérale de la liberté académique l’autorise. La liberté d’expression concerne le droit. La liberté académique cognitive est affaire d’éthique intellectuelle. Elle implique la liberté d’expression, mais cette dernière ne l’implique pas.

Olivier Beaud accepte avec raison cette conception « exigeante », et reprend la distinction entre liberté académique dans l’enceinte de l’université et liberté académique en dehors de cette enceinte. Au nom de la première, on n’a pas le droit de dire des choses fausses ou injustifiées dans son domaine de compétence. Mais au nom de la seconde on en a le droit. Mais alors que faire des scientifiques qui interviennent, quelquefois de manière très idéologique, sur des sujets politiques ? Où passe la frontière entre le dedans et le dehors de l’université ? Les limites sont difficiles à tracer. Mais il ne s’ensuit pas qu’elles n’existent pas.

Le savoir en danger, d'Olivier Beaud : science ou société ?

Chico et Groucho Marx dans « The Horse Feathers » (1932) © D.R.

Un défenseur de la conception cognitive doit aussi s’appuyer sur une notion claire du savoir et répondre aux objections des relativistes qui doutent que l’idéal académique puisse s’appuyer sur cette notion, et qui préfèrent des objectifs comme la créativité ou la solidarité, ce qui revient à accepter que des critères de justice sociale interfèrent avec les critères épistémiques. Si l’on a peur du savoir, comment peut-on le défendre [1] ? Les sceptiques objectent, à bon droit, que la frontière entre science et non-science est bien floue, au moins dans les sciences sociales et dans les humanités. Or, c’est dans cet interstice que viennent se loger les thèses de ceux qui soutiennent que le savoir est nécessairement politique. Et c’est bien parce que le statut scientifique de travaux se recommandant de certaines « études » quant au genre, à la race et au post-colonialisme est en question que les conflits entre les deux types de liberté sont aigus.

Deux visions antagonistes de l’université et de ses missions s’affrontent ici : science ou société ? Il est certain que si l’on se moque de la vérité, ou si l’on considère que ce n’est pas le rôle de l’université de la produire et de l’enseigner, il n’y a nullement lieu de demander la liberté académique pour les professeurs. C’est ce qui se passe quand les universités sont aux mains d’un pouvoir politique, économique ou religieux, mais aussi quand elles sont aux mains d’enseignants, d’étudiants et d’administrateurs qui ne croient à aucune de ces missions et pensent que les universités ne sont que les lieux où la société s’exprime et se réalise. Olivier Beaud n’aborde pas directement ces questions épistémologiques, mais elles sont en filigrane quand, dans la seconde partie de son livre, il passe en revue un certain nombre d’épisodes clé où s’est décidé, dans le passé et récemment, le sort de la liberté académique en France, mais aussi au Québec et aux États-Unis.

Olivier Beaud consacre un chapitre au maccarthysme, un autre à Mai 68, notamment aux déboires que connurent de grands universitaires libéraux comme René Rémond ou Paul Ricœur. Personne, à l’époque, n’évoqua la notion de liberté académique. Le reste du livre expose la résurgence d’anciennes menaces et interférences : celles du pouvoir politique lors de l’épisode récent de la dénonciation de l’« islamo-gauchisme », celles de l’administration des universités, qui entrave la liberté des chercheurs par une organisation caporaliste des équipes de recherches et du doctorat, et celles des ingérences économiques, avec notamment les « procès baillons » faits par des firmes qui n’ont pas trop envie que des chercheurs s’intéressent à leurs activités.

Dans la dernière partie du livre, Olivier Beaud s’intéresse aux « nouvelles menaces » : l’interdiction de l’accès des chercheurs aux archives, la montée des causes identitaires et du « wokisme », celle du féminisme militant, et le harcèlement par internet. Chacune des descriptions de Beaud est très documentée et fait mouche. Mais on peut se demander ce qui relie tous ces cas au critère cognitif de la liberté académique, et quelle est la part, dans chaque cas, de la liberté académique comme liberté d’expression et de la liberté académique comme liberté du savoir. Entraver la recherche par des mesures administratives n’est pas la même chose que censurer ; faire pression sur des recherches par des intimidations, y compris juridiques, n’est pas la même chose que faire une intrusion violente dans un amphi. Il faudrait aussi distinguer des entraves directes et des entraves indirectes. On peut noter qu’un certain nombre de cas (l’affaire de « l’islamo-gauchisme », les professeurs harcelés pour avoir prononcé des propos contre le Mariage pour tous ou sur l’islam) ont à voir avec la place de la religion dans l’espace public et au sein des universités. Il manque ici au livre de Beaud des éléments sur la laïcité dans l’université.

À ce titre, on pourrait regretter l’absence d’une réflexion sur le financement généreux des programmes de recherche par des fondations privées, qui orientent au nom d’un idéal « spirituel » le destin de certains travaux, et dont l’ingérence est aussi dangereuse que les pressions économiques. L’examiner permettrait de délimiter mieux l’espace du savoir qui fonde cette liberté : un savoir qui, comme le savoir scientifique, se donne comme but de rechercher la vérité quelle qu’elle soit n’est pas nécessairement de même nature qu’un savoir encadré par une vérité religieuse. Le conflit des facultés a bien changé depuis que Kant l’a examiné en 1798, mais a-t-il tellement changé ? Et depuis Kant il a quitté l’enceinte de l’université : il s’est répandu dans la société tout entière. Augustin peut poser son stylo, refermer son ordinateur : Hermione vient de faire irruption dans son bureau.


  1. Voir Jacques Bouveresse, Rationalité et cynisme (Minuit, 1984) ; Paul Boghossian, La peur du savoir (Agone, 2007).

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