Dépolitisation, piège à cons

Où est le débat aujourd’hui ? Plutôt que d’incriminer les médias ou le personnel politique, un ouvrage collectif dirigé par la chercheuse en science politique Cécile Robert nous incite à mettre le doigt sur une évolution importante de nos démocraties : la dépolitisation de l’action publique. Le phénomène repose sur différents leviers et éclaire de façon nouvelle comment les arènes politiques qui ont longtemps accueilli le débat se vident petit à petit de leur substance au profit d’autres lieux de participation politique, de politisation citoyenne et d’exercice de la démocratie.


Cécile Robert (dir.), Confiner la démocratie. Les dépolitisations de l’action publique. Presses universitaires du Septentrion, 287 p., 26 €


Il fallait bien un ouvrage collectif pour explorer ce qui ressemble fort à un continent de savoirs en sciences sociales. Ce livre propose en effet un grand tour d’horizon des façons de penser les dynamiques sociales, politiques, associatives dans les termes de la dépolitisation. Moins théorie de la dépolitisation que cartographie de ses champs d’application, Confiner la démocratie illustre de façon édifiante comment les sciences sociales sont au travail, du concept au terrain, et comment s’organisent des savoirs cumulatifs.

« La dépolitisation des enjeux d’action publique, ce sont donc des modes de traitement discursif et/ou institutionnel qui contournent la mise en débat démocratique en tant que choix de société » : on parle donc ici d’un concept opératoire dans une grande variété de contextes, mais tous inscrits dans le stade le plus avancé du néolibéralisme, celui d’une sphère publique vidée de sa substance, d’institutions démocratiques qu’ankylosent un tas d’inerties : le poids des experts, la technicisation à l’excès des débats qui les hermétise, la division entre sphère de la décision et sphère de la légitimité… La dépolitisation façon néolibérale recourt à des mythèmes bien connus, des énoncés flottants qui enferment les débats dans une langue grisâtre : « la démocratie coûte cher », « l’immigration pose problème », « plus ça change, plus c’est la même chose » ou encore, maître mot s’il en est : « There is no alternative ». Le néolibéralisme entretient ainsi cette fiction d’une économie autonome vis-à-vis  du monde politique et, partant, dépolitise à plein ; tout s’y justifie per se, sans mise en débat, sans peser les alternatives – il faut même faire l’économie du débat public.

L’ouvrage emprunte certains concepts à la sociologie culturelle, celui de cadrage notamment, montrant le travail des acteurs investis dans telle ou telle politique publique pour la construire comme objet politique, comme débat à mettre sur la table, ou pour, au contraire, en lisser les aspérités, pour mettre sous le tapis ses points de discorde. Parfois convoqués dans l’analyse, les médias jouent un rôle important ici, puissants qu’ils sont à dire les normes du pensable et l’étendue des énoncés conflictuels. On trouve à certains moments de l’ouvrage des références aux frontières symboliques, ces boundaries mobilisées par la sociologie culturelle, qui circonscrivent les domaines du politique et du dépolitisé.

Confiner la démocratie : dépolitisation, piège à cons

Marche pour le climat à Paris (21 septembre 2019) © CC/Jeanne Menjoulet

L’ouvrage marie les approches théoriques, adoptant tantôt une définition figée de la politique, tantôt une définition constructiviste. Un discours ou une action ne sont pas naturellement politisés ; à l’inverse, le politique ne gît pas uniquement dans les couloirs des institutions. On trouve, dans les chapitres qui font du conflit un ressort important dans la construction sociale de la politisation, d’excellents développements sur les leviers institutionnels destinés à étouffer le conflit, derrière le droit, la science, la règle budgétaire et d’autres formes de nécessités. Les passages de l’ouvrage consacrés à la machine bureaucratique que constitue l’Union européenne éclairent notamment ce point. On mentionnera aussi le chapitre consacré à l’usage de l’étiquette « apolitique » par nombre de maires ruraux, qui, investis dans des chantiers très locaux, rechignent à transposer leurs actions sur des terrains partisans, une forme de montée en généralité dont ils craignent qu’elle n’écorne leur légitimité, territoriale, ancrée.

Le tour d’horizon théorique, qui donne au concept de dépolitisation tout son pouvoir d’expression, nous fait sauter d’un bout à l’autre des écoles sociologiques. À rebours d’une définition strictement interactionniste de la politique, qualifiant des ensembles de relations marquées par le conflit, une perspective plutôt durkheimienne, celle d’une morphologie sociale, considère comme politique toute question qui intéresse la société dans son ensemble, qui la configure en la traversant. Ainsi, les guerres, les pandémies, les controverses environnementales, occuperaient le haut du classement des problèmes les plus éminemment politiques. Fort de cette redéfinition de la politique, comment analyser son pendant, la dépolitisation ? Celle-ci symptomatise tous les discours qui mettent l’accent sur la responsabilité des citoyens plutôt que sur les causalités profondes et qui se rendent aveugles aux infrastructures économiques et à leurs effets pervers. L’ouvrage traite dans cet esprit l’exemple de la lutte contre le cancer du sein, que la dépolitisation bâtit comme un combat individuel plutôt que comme une cause collective devant identifier les facteurs environnementaux déclenchant cette maladie.

La dépolitisation, traduite dans différents paradigmes sociologiques, produit donc des analyses fécondes. Pour synthétiser, ses leviers sont les suivants : déléguer la responsabilité à des acteurs non élus, réduire un objet public à une somme d’enjeux personnels, passer une délibération sous l’éteignoir de la fatalité pour condamner tout débat à être du bruit pour rien. La fluidité du pouvoir néolibéral implique également que, bien souvent, la dépolitisation ne procède pas d’une stratégie délibérée d’élus pour imposer des politiques d’austérité au nez et à la barbe des peuples. Un ensemble de technologies de gouvernement, de mécanismes institutionnels, procéduraux, contribue à désengager l’État, et, comme l’écrivent Dominique Linhardt et Fabian Muniesa, restreint « la prérogative du politique à établir les formes du commun ».

Les citoyens sont-ils démunis devant ces dynamiques de neutralisation de l’espace public ? On a longtemps glosé sur l’abstention qui a marqué les élections régionales de juin dernier : la dépolitisation de l’action publique a-t-elle emporté avec elle la politisation des citoyens ? Que reste-t-il de la politique quand le débat public est accaparé par certains mythèmes et tous ceux qu’ajoutent les forces réactionnaires – « identité nationale », « politiquement correct », « islamogauchisme »… Retourné sur lui-même, le concept de dépolitisation apparaît sous certains traits comme une politisation qui ne dit pas son nom, qui détourne les arènes traditionnelles, et devient un « analyseur des transformations des démocraties représentatives ». Cette dernière piste ouvre, en regard, autant d’autres pistes stimulantes pour repenser une participation politique qui s’exprimerait sur ces terrains retranchés de la politisation. De quoi analyser l’intensité des nouvelles pratiques associatives ou les mouvements sociaux les plus récents, sans leaders, sans affiliation partisane marquée, nébuleux mais pas moins protestataires.

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