Tout à fait clair

L’un des plus grands classiques chinois s’intitule Le voyage vers l’Ouest (Xijouji). Il raconte les pérégrinations d’un personnage à la recherche des textes sacrés. Il rencontre sur son chemin quantité de monstres et d’obstacles ainsi que quelques aides favorisant sa quête de vérité et de clarté. Sans être de cette façon épique, Le voyage dans l’Est de Christine Angot se présente aussi comme un chemin compliqué vers la vérité et comme une encyclopédie de l’ensemble de son œuvre.


Christine Angot, Le voyage dans l’Est. Flammarion, 216 p., 19,50 €


Le voyage est donc ici circulaire, comme presque tous les voyages. Il y a un départ et il y a un retour. Il y en a même plusieurs. Le premier est décisif. C’est celui organisé par la mère de la narratrice au cours duquel la jeune fille de treize ans rencontre pour la première fois son père. Il est suivi de beaucoup d’autres : le départ à Reims avec la mère, le retour à Reims après avoir été violée par le père à Paris, le voyage à Strasbourg avec le mari pour rencontrer le frère et la sœur, le séjour à Nancy adulte avec le père qui continue à la violer, la rencontre avec le public, à Strasbourg, après les représentations de sa pièce au TNS. Ainsi, « le voyage dans l’Est » devient l’allégorie de l’écriture et de la vie qui ne se vit vraiment que par elle. À la fin, cet échange entre Charly et la narratrice : «  – Ça s’est bien passé ? – Très bien. »

Cette fin semble-t-il apaisée pourrait faire entendre que le contexte actuel de révélation des abus commis notamment sur les femmes et dans les familles permette un accueil moins ambivalent, moins violent que celui réservé aux livres précédents de Christine Angot. Mais rien n’est moins sûr, car le silence, le refus d’entendre, est le vrai sujet du livre. Le père refuse d’entendre sa fille qui ne cesse de lui demander d’avoir des relations « normales » avec elle. La mère n’entend pas ce que sa fille ne parvient pas à lui dire. Le mari entend quelque chose mais n’en fait pas témoignage. La société n’entend pas la coupure insensée et insurmontable de l’inceste qui rompt avec la filiation, avec la reconnaissance des liens, avec la reconnaissance tout simplement. Sinon pourquoi entendrait-on encore un présentateur télé demander à des victimes si elles ont ressenti du plaisir ? Pourquoi un écrivain célèbre dirait-il à Christine qu’une amie à lui s’est fait violer par son père et que ça s’est bien passé ? Pourquoi un avocat plaiderait-il l’inceste consenti pour faire relaxer son client ? Pourquoi faudrait-il revenir encore sur ce qui a déjà été écrit, dans plusieurs livres, sans que rien ne change ?

Le voyage dans l’Est, de Christine Angot : tout à fait clair

Christine Angot par Bouchra Jarrar © Flammarion

En 1999, L’inceste a fait événement. Une semaine de vacances, en 2012, également. Les livres de Christine Angot qui prennent l’inceste comme sujet central – mais l’inceste est au départ et à l’horizon de tous ses livres parce que le travail de la littérature vise précisément chez elle à comprendre ce qui a eu lieu dans ce crime – sont ceux qui ont la réception la plus large, mais aussi la plus vive et la plus controversée. On peut donc s’interroger sur les raisons de ce qui fait événement et sur ses ambiguïtés ; sur la façon dont une partie du public de cette œuvre peut se révéler pulsionnellement contre. Lorsqu’on tente d’expliquer en société les raisons pour lesquelles cette œuvre dérange, il nous est presque toujours rétorqué que Christine Angot est une figure très connue, qu’elle vend beaucoup de livres et qu’elle a eu tout ce qu’elle voulait. Et pourtant ce n’est pas le cas, parce que ce qu’elle veut c’est précisément lever toutes les formes de surdité et de déni autour de l’inceste et qu’il est bien difficile de le faire. Car si la révélation suscite certaines formes de compassion, les détails sexuels gênent et scandalisent, et l’insistance suscite l’agacement. Or, comment saisir la vérité de l’abus si l’on ferme la porte de la chambre où le crime a eu lieu ? L’inceste est toujours une violence sexuelle et en ôter les détails crus revient à l’abstraire, voire à le nier. La colère que suscite Christine Angot est ainsi souvent comme un couvercle posé sur ce qu’on ne veut pas voir : le tabou fondamental, l’interdit de l’inceste, est en fait constamment transgressé. La loi universelle du tabou de l’inceste est sans cesse enfreinte par la société qui ne le condamne qu’en surface, la littérature ne doit cesser de le rappeler. Le dire, et emporter par là la puissance des pères, entraîne un sentiment de peur qui se dissimule sous la vindicte. On ne touche pas impunément au père et à la loi du père. De façon très significative d’ailleurs, le livre de Christine Angot consacré à la figure de la mère, Un amour impossible, a connu en 2015 une réception beaucoup plus unanime et tranquille.

Il s’agit toujours et encore pour l’autrice de « consigner les forces destructrices », pour reprendre la belle expression d’Imre Kertész, d’en dégager la vérité et d’exiger et de produire une forme de réparation. C’est ainsi que sa langue, à la fois précise et violente, dévoile. Elle est directe, dense, sans rien de trop. Une scène extraordinaire de ce livre-ci en donne une forme de raison. Faisant lire son premier manuscrit à son père, alors qu’elle n’a encore jamais été publiée, la narratrice attend son jugement. De façon étonnante – ou pas, eu égard à l’outrecuidance et à la perversité du personnage –, le père lui dit qu’elle devrait raconter leur histoire. C’est intéressant, lui dit-il, mais il ne faut pas la raconter directement. Il faut que les lecteurs ne sachent pas s’il s’agit du rêve ou de la réalité, que ce soit un peu comme chez Robbe-Grillet. Une fois le téléphone raccroché, la narratrice se révolte : « Je haussai les épaules. J’écartai les bras. “Tu as vraiment imaginé que j’allais continuer à t’obéir à ce point-là ? T’es un peu… con, en fait. Ouais t’es con. Connard va. Qu’on ne sache pas si on est dans le rêve ou la réalité ! C’est toi qui rêves. Si j’écris, tu penses que c’est pour m’aplatir ? Il est fini ce temps-là. Tu penses que j’avais besoin de toi pour me donner l’idée d’écrire ce que j’ai vécu. Tu me prends pour qui ? Je te méprise en fait. T’es juste un pauvre petit-bourgeois littéraire de merde. À la manière de Robbe-Grillet, non mais, tu vas mal ou quoi ? Si j’arrive un jour à écrire ce truc, ça ne sera certainement pas la méthode que j’emploierai. Certainement pas. Ce sera tout à fait clair. Au contraire. J’espère. Si j’y arrive. Pauvre con.” » Cette scène relate de façon puissante la prise de décision du style, qui engage l’œuvre, mais aussi l’idée qu’on se fait de la littérature et de la vérité. Et ceux qui disent ou prétendent que Christine Angot écrit mal le disent parce qu’ils sont incapables de supporter ce que cette langue dévoile d’eux-mêmes. Ils préfèrent la rhétorique, les fleurs du « beau style », tout ce qui masque souvent au lieu de dévoiler.

« Ce sera tout à fait clair. » Il faudra prendre le risque de dénuder une situation comme on dénude un fil électrique jusqu’au point où il devient dangereux de le toucher. Il faudra prendre le risque de rendre voix et de donner voix ; de dénoncer les mécanismes de la domination qui ne sont pas toujours là où on croit qu’ils sont. On ne pourra pas prendre son parti de l’impossible. Jamais. Ainsi, Christine Angot retourne toujours autour de la blessure, sans jamais se répéter. Elle ne cesse, à longueur de livres, de faire le voyage dans l’Est. La puissance épique du voyage tient aux obstacles rencontrés, à la difficulté de dire et de se faire entendre. C’est bien l’aventure d’une écriture, mais pas dans le sens de Robbe-Grillet. Le voyage dans l’Est est la somme de l’œuvre qui apporte quelque chose de neuf dans la façon de comprendre l’événement, de placer une clarté inédite sur l’enchaînement des faits. Posés çà et là dans l’histoire, en quelques lignes, les autres livres, Léonore, toujours, Une semaine de vacances, Le marché des amants, Un amour impossible… Et là, soudain, la révélation de celui-ci : le relativisme. Ce n’est pas si grave, dit-on… les mots n’ont pas d’importance… tu n’es pas tout à fait ma fille… Tout relativiser, c’est précisément ce que l’écriture refuse à la langue ordinaire.


EaN a rendu compte d’Un tournant de la vie dans son numéro 61.