Une brute avec un œil

Dans les années 1980, un scandale sexuel fait tomber Tomás Taveira, l’un des architectes les plus connus du Portugal. En mêlant l’enquête à la fiction, le roman de Matthieu Garrigou-Lagrange, Le brutaliste, revient sur le destin de cet homme aussi effrayant que fascinant.


Matthieu Garrigou-Lagrange, Le brutaliste. L’Olivier, 240 p., 18 €


Le brutalisme est un style architectural inspiré des blockhaus de la Seconde Guerre mondiale. Il célèbre la beauté de la matière brute, du béton nu et non poli. C’est une esthétique de la brutalité qui donne des bâtiments aussi grandioses qu’effrayants. Certains les trouvent laids, d’autres les adorent. Une chose est sûre, ils ne laissent pas indifférent et s’imposent à la vue de tous.

Un peu comme les œuvres de ce Brutaliste justement, que Matthieu Garrigou-Lagrange analyse ici. Il s’agit du surnom qu’il donne à Tomás Taveira, inspiré par le style brutaliste à ses débuts et associé ensuite à celui des postmodernes. Mais le premier mot lui va si bien qu’il deviendra le titre de ce livre. On comprend vite pourquoi.

Parti de rien, le Brutaliste s’est imposé à Lisbonne en dessinant les trois premiers gratte-ciels de la ville, à l’endroit même où, adolescent, il réparait des wagons avec son père. Issu des quartiers populaires, il devient en quelques années un architecte à la mode, un homme d’affaires puissant, propriétaire de boites de nuit et invité sur tous les plateaux télé. Célébrité, argent, pouvoir, il ne manque plus que le sexe pour compléter le portrait de cette rockstar du béton. Et c’est justement tout le sujet du livre. Car si le nom de cet architecte est connu pour le centre commercial monumental des Amoreiras érigé dans la capitale portugaise, il l’est encore plus aujourd’hui pour le scandale sexuel qui l’éclabousse en 1989.

Le brutaliste, de Matthieu Garrigou-Lagrange : une brute avec un œil

Les tours Amoreiras à Lisbonne. © Paulo Juntas / Creative Commons

Ce passionné de cinéma aime voir, et même revoir. Il installe donc à l’époque tout un plateau de tournage dans son bureau où un grand fauteuil en cuir occupe le devant de la scène. C’est dans ce décor que le Brutaliste force plusieurs femmes à avoir des rapports sexuels avec lui. Il filme ses ébats, ou plutôt ses viols, jusqu’au jour où il accepte de prêter une cassette à l’une de ses victimes. Celle-ci s’empresse d’en faire des copies et contacte un journal à scandale qui menace l’architecte de tout publier s’il ne verse pas d’argent. L’homme refuse. Les images sortent dans la presse et il devient en quelques jours la risée de tout le Portugal. Sa famille implose, il perd tous ses contrats et subit la vindicte populaire. C’est la fin du Brutaliste, ou plutôt le début de sa postérité.

Au fil de ses recherches et des entretiens menés trente ans plus tard avec l’architecte maudit, Matthieu Garrigou-Lagrange détaille cette ascension sociale et la chute, tout aussi fulgurante, qui s’ensuit. Le résultat donne un livre hybride, entre l’enquête journalistique, l’entretien, le roman, la nouvelle, où l’auteur tente de comprendre, avec une grande justesse, le personnage autant que l’étrange fascination qu’il provoque en lui.

Le brutaliste commence par le récit d’une enquête à la première personne où l’auteur journaliste se dévoile tout en écrivant l’histoire de l’architecte. Celui que l’on connaît pour son émission « La compagnie des œuvres », sur France Culture, raconte en filigrane son enfance à La Rochelle où naît sa passion pour l’architecture, la découverte de son homosexualité à Lisbonne, sa « grande méfiance envers l’avis collectif » et donc son intérêt pour les bannis, « pour les sorcières injustement chassées ».

Dans ces passages introspectifs, une même question revient : comment expliquer l’envie irrépressible de regarder ce que la morale et le bon goût réprouvent ? Qu’il s’agisse des fameuses vidéos, des constructions kitsch ou des coupures de presse qui lynchent le Brutaliste, Matthieu Garrigou-Lagrange s’intéresse à tout et cherche à comprendre ce qui a conduit cet homme à une telle démesure, et finalement à son suicide social.

Pour cela, il adopte la méthode critique héritée de Saint-Beuve selon laquelle la biographie éclaire l’œuvre de l’artiste et inversement. Il a la « conviction que toute forme est, toujours subtilement autre chose que ce qu’elle est, c’est-à-dire le reflet d’une personnalité ». Et le complexe des Amoreiras en est le parfait exemple : « Ces trois tours, deux chevaliers et une dame, disait son architecte, deux chevaliers qui enserrent la dame pour l’empêcher de partir ». La métaphore n’a plus qu’à être filée : les constructions du Brutaliste violentent Lisbonne de la même manière qu’il soumet les femmes dans son bureau. Il impose sa patte sur la ville, contre le consentement des Lisboètes et de la mairie. Ses projets sont décrits comme autant de « coups de boutoir qu’il donne à cette vieille société portugaise ». Et le Brutaliste devient « celui qui a secoué la sage et triste ville blanche, qui a joui sur le visage de l’ange ». Il incarne la modernité et l’esthétique des eighties, produit d’une idéologie masculine et patriarcale.

Dans cette première partie, l’auteur ne cesse de justifier sa démarche et le choix de ce sujet que la morale réprouve. « Visionner ces vidéos m’avait donné envie d’arrêter ce travail. Au fond, le Brutaliste était indéfendable. Pourquoi aller plus loin ? » Il nous offre une réponse d’écrivain. L’espace que constitue la littérature est suffisamment vaste pour y faire cohabiter ces deux sentiments contradictoires que sont le dégoût et l’admiration. Un espace amoral donc, où l’auteur se donne la possibilité de comprendre l’incompréhensible. De rentrer dans la tête du monstre au risque de le rendre attachant. Car là est l’écueil auquel s’expose Matthieu Garrigou-Lagrange. L’écriture sur le fil de ce destin hors norme ne cesse de se prendre elle-même pour objet, comme pour répondre, par avance, aux critiques qu’elle pourrait essuyer : « nier l’existence du désir et des pulsions n’arrangeait en rien la condition féminine, en revanche, s’en approcher, s’y confronter, jubiler d’interroger leur étrange et fascinant pouvoir, bref, fantasmer, constituait un moyen de les apprivoiser. N’est-ce pas d’ailleurs le principe de la littérature ? ».

Le brutaliste, de Matthieu Garrigou-Lagrange : une brute avec un œil

S’il est vrai que la littérature permet d’apprivoiser les pulsions et d’interroger les fantasmes, n’a-t-elle pas aussi la force de faire entendre la voix de tous, et en particulier de ceux que l’on n’entend pas ? En ce sens, le point aveugle du livre reste le traitement des personnages féminins. Les victimes du Brutaliste apparaissent comme des ombres. On lit leurs corps, leurs cris et leurs gestes forcés ; on devine leur douleur, mais elles demeurent les grandes absentes de l’enquête. Seule la voix de la femme de l’architecte, humiliée au lendemain du scandale, se fait entendre. Elle n’est là que pour donner la réplique à ce grand enfant, pour qui tout cela n’était qu’un « jeu ». L’histoire se passe presque trente ans avant l’affaire Weinstein, le séisme provoqué par la libération de la parole des femmes n’a pas encore eu lieu.

Les personnages féminins sont davantage présents dans la seconde partie, qui se lit comme une longue nouvelle mettant en scène les retombées du scandale sexuel sur la jeunesse lisboète. L’une des vidéos est copiée et recopiée à l’envi. Et ces images font l’éducation sexuelle de tous les lycéens et étudiants de l’époque. Elles font rire autant que peur, suscitent les premiers émois et traumatisent les publics les plus jeunes. Ultime preuve que cette « brute avec un œil » a façonné Lisbonne en imposant ses propres fantasmes sur le paysage urbain comme dans l’imaginaire de ses habitants.

Par cette écriture qui lie toujours les faits aux effets qu’ils engendrent, Matthieu Garrigou-Lagrange analyse autant l’enthousiasme que le malaise suscités par la postmodernité. La mémoire intime et sociale de ce scandale a tout du récit mythologique et il parvient à en analyser les rouages sans pudibonderie ni sensationnalisme. Même si « la vie a effacé l’œuvre », les tours massives dressées en plein Lisbonne restent à jamais l’image d’une époque et des pulsions qui irriguent la société.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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