Freud chercheur

« Le temps n’est pas encore venu d’écrire une histoire de la psychanalyse » : en 1976, Jean-Bertrand Pontalis commençait ainsi la présentation des « Minutes de la Société psychanalytique de Vienne ». À cette date, l’accès aux archives Freud demeurait fermé, sa correspondance avec Fliess amputée, les autres le plus souvent inédites… Les « études freudiennes » étaient maintenues sous la domination du secret des sources. Un temps révolu, comme le montre la synthèse du chercheur en histoire des sciences Andreas Mayer.


Andreas Mayer, Introduction à Sigmund Freud. La Découverte, coll. « Repères », 128 p., 10 €


Cette occultation n’a cependant pas empêché – au contraire – le développement d’une véritable « industrie Freud », produisant une énorme quantité de littérature secondaire ou tertiaire à propos de Freud et de la psychanalyse. En quantité, elle avoisinerait, voire dépasserait, celle qui concerne Darwin ou Newton. En « qualité », on peut considérer que, pour une grande part, elle a recouvert Freud d’une épaisse couche de peinture aux couleurs contrastées, mélange d’hagiographies à la gloire du fondateur héroïque (voir les célèbres et toujours nécessaires trois tomes d’Ernest Jones) et d’éreintements du charlatan manipulateur (inaugurés par le « disciple renégat » Fritz Wittels et considérablement amplifiés dans les « Freud wars » des années 1990-2000).

Mais, à partir des années 1990, une tendance nouvelle s’est fait jour. Des chercheurs moins enclins à la polémique qu’au travail méthodique ont fait leur apparition, usant d’un ton modéré, utilisant autant que possible les sources primaires et employant des registres de conceptualisation considérablement enrichis (en particulier avec le travail de John Forrester). Ce mouvement s’est encore considérablement amplifié lorsque, en 2006, les archives Freud de la Public Library à Washington ont été ouvertes. L’accès aux correspondances, aux différentes éditions d’un même titre, aux manuscrits, brouillons, notes et carnets, c’est-à-dire aux « sources primaires », non éditées, situées « derrière » la bibliothèque, a rendu possible l’étude génétique des textes. Celle-ci ouvre la voie à la reconstruction-reconstitution du cheminement de l’écriture et de la pensée de l’auteur jusqu’à sa stabilisation dans l’édition.  Depuis 2017, ces précieuses archives sont en effet en cours de numérisation ; une bonne partie est déjà « en ligne » au sein des Sigmund Freud Papers. Enfin, une très grande partie de l’impressionnante correspondance de Freud est désormais publiée et traduite en français.

En 2006, l’année de l’ouverture des archives à la Public Library de Washington, ce changement était assez sensible pour que l’historien J.C. Burnham publie un article au titre éloquent : « Les nouvelles études freudiennes : un tournant historiographique » (The Journal of the Historical Society, vol. 6, n° 2).

Dans ce contexte, le livre d’Andreas Mayer devrait constituer à son tour un point d’orgue. Il vient de paraître dans la collection « Repères » des éditions de La Découverte. Cette collection propose, selon un format qui concilie brièveté et qualité, la présentation synthétique d’un auteur. Freud donc, après Marx, Michel Foucault, Wittgenstein…

Introduction à Sigmund Freud, d'Andreas Mayer : Freud chercheur

Tout d’abord, les lecteurs découvriront, probablement avec étonnement, que ce livre a adopté un parti pris notable : il fait fi de toute tentative biographique. Ce faisant, il semble accomplir le vœu de Freud lui-même, qui écrivait à sa fiancée qu’il « se montrait impatient de voir à quel point ses biographes auront tort ». Le projet d’une psychobiographie pour expliquer l’œuvre par l’homme est ici radicalement abandonné. Ce n’est pas le manque de place qui le justifie, mais plutôt une idée proche de l’affirmation de Proust dans Contre Sainte-Beuve : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices » – on trouve une idée un peu similaire dans L’homme Moïse et la religion monothéiste (« bien souvent [l’œuvre] vient face à l’auteur comme si elle était indépendante, voire étrangère »). C’est dans les textes eux-mêmes et leur contexte d’écriture qu’il faut chercher le sens de l’œuvre. Hormis l’exposé circonstancié de sa formation médicale, philosophique et scientifique et du parcours professionnel qui précèdent l’installation « en ville », on ne lira rien qui s’approche du ressassement idolâtre ou iconoclaste de tant d’autres ouvrages.

L’introduction à Sigmund Freud d’Andreas Mayer est donc résolument une introduction à ses textes. Il présente en six chapitres une synthèse des thèmes et des ouvrages principaux de Freud. Le parcours suit à la fois un ordre chronologique et une logique permettant des regroupements. Il commence avec les travaux de physiologie, jusqu’à l’Esquisse d’une psychologie scientifique et se poursuit avec les versions successives de L’interprétation du rêve, les destins de la libido, les nombreux remaniements des Trois essais sur la sexualité, le complexe d’Œdipe et les « textes anthropologiques » (Totem et Tabou, La psychologie des masses). Il se prolonge avec l’introduction du narcissisme, la pulsion de mort, le malheur de l’homme civilisé (L’avenir d’une illusion, Malaise dans la civilisation) et s’achève avec L’homme Moïse, le retour du refoulé, le renoncement pulsionnel… Notons toutefois que cette « vue d’ensemble » majore l’importance des textes les plus liés à des intérêts anthropologiques aux dépens de ceux qui se tiennent au plus près de l’examen du fonctionnement de l’appareil psychique, de la « vie de l’âme ».

Né à Vienne, Andreas Mayer lit Freud dans le texte, de manière très serrée. Faute de toujours approuver les traductions françaises existantes, il a parfois retraduit lui-même certains passages. Ses exposés s’attachent particulièrement à mettre en évidence les transformations successives des textes, en les rapportant non seulement aux changements de la pensée propre de Freud, mais aussi aux contextes, aux relations et aux conflits qui se sont développés au sein du cercle intellectuel et professionnel constitué par ses maîtres, ses collègues, ses amis, ses patients.

Un chapitre complémentaire, « Repères bibliographiques », constitue un remarquable instrument de travail. Il récapitule précisément les écrits que Mayer a utilisés et les références qui permettent d’approfondir cette Introduction : les principales éditions en allemand, les questions posées par les traductions anglaises et françaises, les correspondances publiées, les principaux ouvrages sur Freud dus à ses contemporains, ainsi qu’une bibliographie sélective d’ouvrages actuels.

Reste une importante remarque : cette introduction aux écrits de Freud se propose de permettre de « repenser les relations de l’œuvre freudienne avec les sciences humaines et sociales » – Elle n’est pas, absolument pas, une introduction à la psychanalyse.

Pour le comprendre, il suffit de confronter cette approche à la définition qu’en donnait Freud en 1922 :

 « Psychanalyse est le nom :

1.      D’un procédé pour l’investigation de processus mentaux à peu près inaccessibles autrement ;

2.      D’une méthode fondée sur cette investigation pour le traitement des désordres névrotiques ;

3.    D’une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui s’accroissent ensemble pour former progressivement une nouvelle discipline scientifique »

Pour les psychanalystes, « procédé » et « méthode » sont en effet au fondement de leur pratique. les « conceptions psychologiques », viennent presque « de surcroît ». Ceci amène à considérer, par exemple, que les interprétations par Andreas Mayer des récits de cas célèbres (pour Dora, une illustration de sa théorie – pour l’homme aux loups, un otage du conflit avec Adler et Jung), aussi justifiées soient-elles pour une part, demeurent bien trop réductrices. Elles renforcent son portrait de Freud en chercheur de sciences humaines et creusent ainsi l’écart avec le Freud psychanalyste.

Constater cette distinction conduit en outre à questionner une énigme : comment comprendre le contraste entre, d’une part, l’importance de Freud dans les sciences humaines et sociales et, bien au-delà, dans « le climat général d’opinion » cité par Andreas Mayer,  et, d’autre part, la perte d’influence de la pratique psychanalytique dans le monde occidental, celui-là même précisément où Freud a gagné ce crédit ?